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A propos du film le 7ème ciel

Aude Couturier

 

A propos du film 7e ciel

 

Ce film du cinéaste allemand Andreas Dresden a été très bien reçu au festival de Cannes puisqu'on lui a décerné la récompense Coup de cœur du jury dans la sélection Un Certain Regard. La presse commente : «Cette année à Cannes, « 7e ciel » choque, bouleverse et remue.». Cependant sa diffusion en reste confidentielle, quelques rares séances à Paris en après-midi, on pourrait dire : matinées pour les vieux. La province ne sera sans doute pas servie à part quelques « projection spéciale ».

(Pour la présentation de ce film je vous renvoie au site  http://www.evene.fr/cinema/films/septieme-ciel-wolke-9-18483.php)

Les commentaires des revues de cinéma (Positif  n°569-570 p111 ou Télérama 7 nov.08) sont élogieux ou au contraire font montre d'un certain dégoût pour cette vision «de chairs flasques» (Positif n° 573 p63).  Pas facile de présenter la vie amoureuse de personnes du troisième âge.

Pour ma part j'ai apprécié ce film sans fioriture, avec un démarrage assez abrupt qui met d’emblée  l'accent sur les corps. La suite présente le conflit de sentiment que vit cette femme de 60 ans. Cela m'a donné envie de  reformuler le fond commun à bien des rencontres entre deux personnes, qu'on retrouve dans cette histoire-ci, avec la particularité de l’âge des personnages.

D'abord l'arrière-fond pour les trois  protagonistes, le paysage de la vie entre  60 et 80 ans. Il est marqué par les pertes : perte de capacités physiques, d'activités, de proches. On peut penser à d'autres éléments qui s'y ajoutent dans d'autres cas : éloignement des enfants, renoncement à des grandes maisons auxquelles on est attaché, dans lesquelles on a vécu avec eux, etc.

Ensuite se présente la question du lien conjugal. Il n'est pas propre à cet âge-là, mais à cet âge-là peut-on le défaire sans y risquer sa vie? Ce lien se soutient des souvenirs communs, des attentions réciproques, de ce dont on jouit aussi matériellement, en commun. Il est banal de dire que la tendresse y est dominante, ce qui n'exclut pas la pratique sexuelle. Pas toujours joyeuse, un peu usée par la routine. Mais on se dit qu'on s'aime...« Tu m'as » dit Inge à son mari un peu dépressif, qu'elle soutient.

Aimer, ce que dit Spinoza de l'amour est assez décapant : «L'amour n'est rien d'autre qu'une joie [du sujet propre] qu'accompagne l'idée d'une cause extérieure». A décliner pour retrouver les différentes formes de l'aimer.

L'analyse de la cause amoureuse est plus subtile chez Freud. Je reprends la présentation qu'en fait Monique Schneider dans son ouvrage « La cause amoureuse: Freud, Spinoza, Racine » (Seuil). Si la supposition de la cause est solidaire de l'activité psychique on peut dire, selon ses termes, que l'amour est « la causalité sauvage », au sens d'antérieur au raisonnement que nous pouvons faire des causes selon les catégories kantiennes. « L'amour nous dit le rapport du psychisme à l'inconscient » rappelle-t-elle, selon  un processus qui sera d'ouverture, d'acceptation. Position qu'on peut qualifier de féminine au delà de la simple caractérisation du féminin par le manque, à laquelle Freud revient souvent. Trop souvent?

Mais être amoureux me paraît d'un autre registre: ce serait plutôt une poussée du désir, une des formes de la pulsion, pulsative dans son tempo. Ça ne dure d'ailleurs pas dans une  forme constante. Être amoureux c'est désirer désirer.

 Alors comme l'accident amoureux est séduisant ! Pour tous. Et à ce moment de la vie de Inge, (62 ans nous dit-on) faut-il s'étonner qu'elle avoue son désir, d'«être amoureuse encore une fois...».  Qu'il y ait une nouvelle cause au désir, à nouveau une cause. Ce que le mari disqualifiera comme «gaminerie, connerie». Lui ne désir plus que ça change.  Lui, dans ce film, voyage dans des trains qui ne vont nulle part, et  ressent son parcourt comme achevé. Allant jusqu'à recommander à sa femme de le faire (l'abattre dans une forêt), quand il aura dépassé un certain seuil de perte, celui où il voit son propre père, quand il va le visiter à l’hospice.

Pas tous ne vivent dans cette hantise. Oui j'en ai vu des vieux oncles, des vieilles amies de 80 ans retrouvant des allures de jeune homme, de jeunes filles, comme l'a observé le mari de sa femme dans le film, avant qu'elle ne lui  dise pourquoi.

Ce qui fait plus intrusion dans ce film c’est la présentation des corps, qui continuent à jouir. Car le refoulé que ce film dévoile  c'est que les corps aussi sont désirants, et peut-être d'autant plus qu'ils sont moins silencieux, à l’encontre du vœu de la médecine qui appelle ce silence: santé.

Ainsi à partir de préoccupations de santé, réelles, amplifiées ou imaginaires, on peut faire l’hypothèse que le corps est plus sensible qu'aux âges précédents. Et qu'il y a urgence à en tirer encore fruit. Alors qu’on observe que la publicité et la presse présentent bien des images de seniors jouissant, mais plutôt de biens de consommation ! Et le film nous confirme, heureusement!, que le vécu n'est pas décevant, que les formes arrondies et les chairs plus tendres n'ont rien de repoussant, pour qui partage cette réalité. Rubens le savait avant eux.

La complicité vient soutenir, éventuellement suppléer aux forces défaillantes. La patience aussi, l'humour surtout! Et des rires sans fin, rires sincères et non pas gras, permettent de se rire des limites et des défaillances.

Encore une fois être amoureux, jouir: répétition qui n'est plus d'échec mais de (re)construction, où le semblant de l'amour est admis, avec le savoir acquis et une certaine lucidité sur l'éphémère auxquels on ne renonce pas, mais qui ne font pas arrêt au désir.

Sans doute ne serions-nous pas amoureux si nous n'y étions pas enseigné par le discours social actuel (ce à quoi ce film participe), et celui qui est tenu sur/par les seniors favorise, favorisera cette «pratique». Avec des issues variables.

Ne voulant pas rester dans un semblant dont d'autres se satisfont dans un choix assez actuel, propre à notre époque de  «rupture», l'héroïne va continuer son histoire, laissant en route le mari qui n'aura pas la force de poursuivre.

Que deviendra ce nouveau couple, cette femme, quand le temps que son nouveau compagnon de 76 ans lui rappelle compter, sera passé? Chacun peut l'imaginer selon son style.

Mon vieil oncle, ma vieille amie se sont retrouvés une nouvelle fois seuls. Mais seul, ne l'est-on pas toujours un peu? Malgré le secours du semblant, qui supplée autant au défaut de lien social qu'à la quête du désir défiant l' in-inscriptible du rapport d'amour ? De quoi la jouissance des corps peut, parfois, transitoirement, nous consoler.

 

Je vous recommande l'écoute  d'une conférence où Monique Schneider présente ses réflexions :

http://www.citephilo.org/audio/by_year/2008?page=6

 



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