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Une foi, deux rationnalités

René Lew
2 novembre 2006
Une foi, deux rationalités :
trois raisons de boire les paroles de Manuel II Paléologue
 
            La paléologie, c’est bien, mais, comme toute étude de textes, ça peut conduire à mésinterprétations. Discutons de celles du pape Benoît XVI le 12 septembre dernier à Ratisbonne.
Mais d’abord cette précision : je tiens que les religions mettent en scène la structure subjective du signifiant.[1] De là le jeu de mots de Lacan entre le dire et le « dieure ».
 
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            Et cette mise en scène se présente comme la seule valable. Le discours du pape vise donc à mettre tout un chacun, et d’abord les universitaires, à l’unisson d’une raison commune en faisant entrer la théologie dans cette raison la plus partagée, que pour ma part, je dis supposée bien qu’elle se présente comme une raison scientifique. C’est que cette façon de vouloir faire valider la théologie par la science est une façon de souligner ce que celle-ci peut receler de métaphysique, ne serait-ce qu’au travers de la « philosophie spontanée des savants » comme disait Althusser Sur le fond, cette subversion apparente de la religion par la science, quand de fait c’est l’inverse qui est en jeu, met en place l’ecclesia, soit le tout dans lequel se retrouver, ou, disons, le fourre-tout qui sous prétexte d’une raison commune ratisse large en cherchant à impliquer tout un chacun dans le même baquet religieux. Du discours de la Passion à cette raison commune, il n’y a qu’un pas, juste la présentation qu’en donne le pape d’une volonté de l’Église de se racheter pour faire scientifiquement correct. Pour ce faire, le pape prend comme départ de cette cohérence, comme il dit, un « cosmos de la raison ». Comme si la raison couvrait tout l’espace (qui peut la concerner) de manière homogène et comme si la raison freudienne ne s’établissait pas d’une béance, théoriquement dénommée « castration », au sein de l’organisation signifiante elle-même. De cette béance signifiante, on induit de multiples possibilités théoriques, dont la moindre des apparences consiste ne serait-ce que dans les symptômes pointés par la psychopathologie psychiatrique. De là la multiplicité des positions subjectives. À mon avis, c’est en s’appuyant sur cette disparité que le pape implique comme « nécessaire et raisonnable de s’interroger sur Dieu » : « en usant de la raison, dans la tradition de la foi chrétienne ». Sûrement que foi et raison ne se superposent pas, même si l’étayage de la foi s’est régulièrement voulu, au moins depuis saint Thomas d’Aquin, raisonnable. À la fois au sens de donner ses raisons et de jouer d’une conditionalité mettant en jeu un savoir quasi scientifique. De toutes façons, la multiplicité des théories possibles définit des champs distincts, ayant chacun sa logique, malgré le discours papal qui tend à les unifier.
Aussi le pape est-il tenu d’étayer son propos, et pour ce faire il fait référence au dialogue récemment publié entre l’empereur byzantin Manuel II Paléologue et « un savant persan » sur le christianisme et l’islam. Ce dialogue porte sur la foi, et sur l’image de Dieu et de l’homme dans la Bible et le Coran. Trois Lois se nouent ici : l’Ancien Testament, le Nouveau Testament et le Coran. Mais un seul point retient d’entrée le pape dans sa conférence sur la foi et la raison. Il s’agit de la guerre sainte. De façon sous-jacente, la question est celle du réel vis-à-vis du symbolique. Là où Freud invoquait la pulsion, le pape fait un choix politique.
            Le débat porte sur la violence de la religion (dirai-je, et le pape est bien placé pour savoir ce qu’il en est de la violence du catholicisme). Voici le raisonnement, tel que Benoît XVI le rappelle de l’empereur byzantin. Puisque la foi est affaire de l’âme et non du corps, il est déraisonnable de vouloir la répandre par l’épée. Or l’être est raisonnable, donc la foi l’est. Pour le dire de façon lacanienne, le bien-dire est à la base de la foi et de l’argumentation qui la porte.  Nul besoin de menace de mort. (Ici je ferai une incise, pour rappeler que Freud parle de menace de castration, et que la mort n’est jamais qu’une menace, puisque, si l’on est mort, l’on n’a plus rien à craindre.) À la force le pape oppose la dualité foi-raison.
            Mais, pour lui, deux raisons s’affrontent ici : celle de la chrétienté, soutenant que Dieu est raisonnable de nature (c’est une idée philosophique grecque), et celle de l’islam, soutenant, toujours selon le pape, que Dieu est transcendant, au point qu’il n’y ait rien à en savoir, car aucune de nos catégories ne peut faire état de sa « volonté ».
Or, pour les Grecs (et Jean l’Évangéliste d’abord), au commencement était le Logos.[2] Avec ce terme, la pape a tôt fait d’amalgamer la parole et la raison. En cela, je suis d’accord, car la raison permet de faire l’économie de la catégorie de cause. Dès lors, nul besoin de Dieu comme cause. Et la raison, comme parole a une fonction créatrice, j’en conviens. Elle crée le signifiant sans lequel l’homme, comme sujet, n’est plus rien. Avec la parole, comme raison, nul besoin de Dieu. Donc quand le pape renverse l’ordre de ces raisons, il renie la raison de la parole.
            À ce que dit Benoît XVI, parlant de Dieu comme l’Être, j’objecterai donc que si l’on conçoit Dieu, l’Être vient d’emblée, mais que si l’on se passe de Dieu, on se passe d’Être, pour ne laisser venir que des étants en devenir, précisément sous la houlette du signifiant en tant que toujours hypothétique. L’Être n’est d’ailleurs donné à Dieu qu’avec la traduction des Septantes. Aussi le pape glorifie-t-il dans cette traduction la rencontre opératoire de la foi (biblique) et de la raison (grecque).
            Je ne discuterai pas de la récusation de Duns Scot par Benoît XVI qui le rapproche de la position islamique : l’arbitraire divin aurait pu conduire à tout autre chose, mais nous n’en connaissons que ce qui s’en est démontré. Le concile de Latran IV en 1215 a spécifié que Dieu est Logos, mais non sans amour qui dépasse toute connaissance. Voilà le dogme chrétien. Et l’Europe, jusqu’à aujourd’hui, est convoquée à le soutenir, puisqu’elle en dépend, dit le pape. L’amour s’oppose à la violence et de cet amour (du politique pour ses ouailles) on tire croyance et foi : rien de plus fidéiste que l’appareil familial qui fait couverture à l’œdipe.
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            Ici nous touchons à un tournant de la conférence du pape. Si la Loi ancienne est devenue la Loi nouvelle, c’est grâce aux Grecs, et il ne convient pas de déshelléniser le catholicisme, dit-il. Pan sur le judaïsme, implicitement présenté comme en opposition à cette hellénisation de la Bible, tout autant que l’islam en est donné comme l’adversaire, tout au moins l’adversaire intellectuel. Mais par ailleurs la tentative déshellénisante inhérente à la chrétienté est avancée comme s’étant présentée historiquement en trois temps.  Je ne reprendrai que les deux premiers.
            (1) D’abord la Réforme, articulant la philosophie la plus large à la foi, au détriment de celle-ci, tout autant que le retour à la seule foi scriptuaire l’éloigne de ce qu’elle a d’actif et de vivant. Libérer la foi de la métaphysique devient ainsi une nécessité pour le pape. Tour de passe-passe, à mon avis, plus que paradoxe, mais s’inscrivant toujours dans le choix scientifique supportant quoi qu’on en veuille le fidéisme.
            (2) Dans la même veine philosophique, la théologie libérale sépare le Dieu des philosophes de celui de la Bible. Le même principe kantien de la raison pratique sévirait ici.
            Au fond ce que le pape critique, c’est une théorie du signifiant qui de la scolastique du XIVème siècle, via Descartes, aboutit à Kant (sans même parler de ses prolongements au-delà), grâce à une théorie mathématique de la matière, de la pensée et de la divinité. Les théories poppériennes sont ici incidemment critiquées, ce dont je me réjouis, mais voyons pour quel profit.
            Là où le pape se trompe c’est que la scientificité de la psychanalyse, pour sa part, n’a rien de poppérien au contraire. La psychanalyse se doit de refonder, selon ses raisons propres, la structure de discours (logique, paradoxes compris ; grammaire et rhétoriques transférentielles ; équivocité signifiante) qu’elle met en jeu. Ici la raison pratique psychanalytique prend la fonction éthique que Lacan lui a dévolue pendant tout un séminaire. Ainsi j’exprime comme théorie de la littoralité[3] le lien nécessaire de la certitude avec le doute, à quoi s’adjoint le fondement de cette polarité dans une position d’indifférence et la conséquence de l’ensemble en termes d’anticipation productive mais contingente.
            Je tiens pour ma part, à l’encontre de la position papale, que si deux sources de savoir s’offrent à nous, c’est d’une part la psychanalyse, l’art et la poésie auxquelles s’opposent la politique, la science et la religion. Dans chacune de ces voies, des distinctions ont leur raison d’âtre et je ne confondrai pas la religion avec la science ou la politique. Pourtant chacune de ces dernières vise à une totalisation (une globalisation sphérique) du monde à quoi aucune des précédentes ne prétend.
Au fond, il n’y a d’éthique que de la théorie du signifiant. Sûrement à partir de là que les différences théoriques concernent l’abord signifiant du langage et de l’inconscient impliquant des morales distinctes, y compris les pires cynismes. Aussi l’intégration qu’effectue Benoît XVI de la raison à la foi contrevient-elle à toute théorie du signifiant au profit d’une simple théorie de la conscience morale, même s’il la critique comme subjective.
            Pour sûr, ce n’est pas une autocritique de la raison moderne qu’effectue le pape comme il cherche à justifier son discours, mais à une critique juste modernisée de ce que les Lumières ont apporté. Le propos en est explicite en conclusion.
            Le fond de la question a trait à la vérité. Vérité scientifique ou vérité religieuse ? La psychanalyse, avec Lacan, relie chacune de sa raison d’adéquation aux choses à sa valeur de fiction comme de réel ; mais surtout elle fait de la vérité une fonction engendrante sans laquelle rien de ce qui est humain ne peut être pris en compte, et cette vérité est celle de la parole. En contredisant la fonction de la parole qui ouvre la Genèse, le pape se contredit proprement. En voulant s’inscrire dans le droit fil de la philosophie scientifique depuis Aristote, il fait, comme tout le monde, fond contre la sophistique et surtout ses résurgences.
            La raison philosophique de Benoît XVI finit ainsi par se révéler n’être qu’une ontologie courante.
 
 
 
 


[1] Cf. René Lew, « La conversion, une question de corps », Cahiers de lectures freudiennes n°2.
[2] Cf. R. L., « Ce que l’inflexion lacanienne de la psychanalyse doit à Heidegger : à propos du logos (Parain et Koyré versus Heidegger) »,  La Part de l’œil, rédaction de l’exposé effectué au colloque de la Lysimaque sur Lacan et Heidegger(janvier 2006).
[3] Cf. R. L., séminaire à l’Hôpital Esquirol depuis 2002.


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