Numéro 7 >> D'un discours démagogique et rétrograde

D'un discours démagogique et rétrograde

José Guey

Décembre 2009

Pour le "Club de ceux qui ne sont pas sûrs d'avoir raison"

Dialogue pour le dialogue Albert Camus

  

D’un discours démagogique et rétrograde

2 décembre 2008

Les modalités de traitement des fous préfigurent le devenir d’une société ; ce discours des communicants élyséens, prononcé il y a un an, a produit des effets manifestes et multiples : retour à l’enfermement arbitraire des malades mentaux, multiplication des chambres d’isolement pour des sujets souffrant de solitude délirante, élévations de grilles et des murs d’enceintes, refus réitérés d’autorisation de sortie… Il est impossible d’évaluer l’impact, sur les foules craintives, de promesses sécuritaires et de « réformes » intempestives improvisées.

Les objections et critiques qui ont suivi, pourtant souvent frappées du sceau de la raison, sont restées lettres mortes pour la présidence et le ministère, en principe concerné. Même si les contestataires ont eu la faiblesse de s’adresser directement au démagogue, l’imaginant encore interlocuteur quelque peu valable. Quant à l’entourage majoritaire, toujours prompt à faire chorus à la voix officielle, il est resté muet.

Avec la distance de ces douze derniers mois nous pouvons concevoir en quoi les perspectives portées par l’activisme fiévreux présidentiel sont grosses de menaces pour l’avenir, au-delà de la clinique et de la psychiatrie. Les proclamations du 2 décembre 2008, malgré certaines apparentes onctuosités, méritent une lecture et une relecture attentives, propre à alarmer notre communauté la plus large. D’autant que d’autres harangues des mêmes producteurs ressortent du même répertoire.

Dès l’entame il souligne l’évènement considérable : « C’est la première fois qu’un Président de la République rend visite au personnel d’un hôpital psychiatrique ». Sans oublier, pour l’instant, la spécificité d’une « œuvre remarquable au service de la société » de ces personnels dont « le rôle est de guérir les maux de l’âme, les souffrances mentales qui sont sans doute les plus mystérieuses et les plus difficiles à traiter ». Et sans le secours des moyens technico-scientifiques habituels de la médecine. Avec « vos paroles d’abord » et « une relation personnelle entre vous et eux » ; poudre aux oreilles, tampons d’ouate anesthésiants.

Mais…votre travail se situe « dans un environnement rude », « votre métier comporte des risques », les patients « peuvent ne pas accepter les soins ». « Mais il y a aussi l’agressivité, voire la violence, de certains patients ». « Il y a aussi les réadmissions fréquentes de ces patients dont vous vous demandez si la place est bien ici, à l’hôpital. » C’est vous qui vous le demandez, n’est-ce pas ! La place de ces malades serait-elle donc en établissement carcéral ?

Le communiquant du sommet de l’état sait, comprend fort bien les difficultés de ces métiers, leur noblesse aussi, déclare-t-il. « Notre société a besoin de vous. » Pour toutes ces raisons il veut aujourd’hui leur rendre hommage, saluer leur travail…

Second volet du discours :

« Trop souvent, c’est vrai, on ne parle de vos établissements qu’à l’occasion de faits divers mettant en cause les patients qui vous sont confiés. » Ces faits divers, c’est certain, aux yeux de l’orateur, ne remettent nullement en question votre dévouement, vos compétences, les services rendus à la société. « En revanche ils doivent tous nous interroger sur les lacunes » révélées de ces hydres impersonnelles qui ont pour noms « système d’organisation et de fonctionnement de la prise en charge. Surtout lorsque ces drames ne peuvent être imputés à la fatalité. »

« « Trop souvent, c’est vrai, on ne parle de vos établissements qu’à l’occasion de faits divers mettant en cause les patients qui vous sont confiés. » A propos de faits divers, hautement médiatisés – quoiqu’il en soit de la réserve émise précédemment- nous devons tous nous souvenir « du meurtre commis il y a quelques jours à Grenoble sur une personne de 26 ans. » Le communiquant a été personnellement « choqué par cette affaire ». L’appel à l’émotion, à la compassion pour la victime et sa famille est opposé au fait « que rien n’ait été fait » pour renforcer la surveillance du futur meurtrier, « personne éminemment dangereuse ». Jugement expéditif, hâtif et sans appel de l’action des personnels en charge par la plus haute autorité de l’état encore républicain ; oubliés les hommages et les congratulations précédentes.

Ne vous y trompez pas, « entendons nous bien », le propos « n’est pas de dire que la seule solution est l’enfermement à vie ». Quoique je dise, n’y pensez pas. Magistrale dénégation ; ça insiste plus loin : «son « propos n’est pas de dire que seuls comptent les risques pour la société et jamais le cas particulier du malade. » Qui osera entendre que c’est là l’expression des idées arrêtées du communiquant ? « Il faut trouver un équilibre entre la protection de la société et la réinsertion du patient. » C’est son « devoir ». Seuls sont visés « les malades potentiellement dangereux ». Nouvelle classe nosographique promue par le pouvoir politique. Laquelle pourrait devenir le pendant d’une « schizophrénie dans symptômes » mise en œuvre contre les opposants d’une autre idéologie aux temps brejnéviens.

L’orateur très circonspect sait, que nous savons « fort bien que des patients dont l’état s’est stabilisé pendant un certain temps peuvent devenir soudainement  dangereux.  Ne nous laissons donc pas abuser par une stabilisation temporaire, n’en tenons pas compte, restons sur nos gardes.

« Il faut plus de sécurité et de protection dans les hôpitaux psychiatriques » pour les personnels, les familles ». « Sécurité », antienne de la politique actuelle.

 

Troisième volet du discours : économique

Le catalogue des « mesures » constitue « un plan de sécurisation des hôpitaux psychiatriques ». Mesures généralisées à défaut de pouvoir cibler « les malades potentiellement dangereux». Mesures assorties d’un effort financier chiffré trop précisément et invérifiables.

- « contrôler les entrées et les sorties des établissements et prévenir les fugues ». Prévenir les fugues avec une boule de cristal si nécessaire.

- Équiper certains patients « du dispositif de géo localisation » au même titre que certains délinquants.

- Installer dans chaque établissement qui le nécessite( !) « au moins une unité fermée » équipée de portes et de systèmes de vidéo surveillance. »

- Aménagement de « 200 chambres d’isolement, chambres à la sécurité renforcée. » L’importance de ces deux mesures, unités fermées et chambres d’isolement est fermement soulignée.

- « Une excellente mesure » sera constituée « pour les malades les plus difficiles » avec la création de « quatre unités supplémentaires…de quarante lits chacune. »

Le but est de « renforcer le dispositif de prise en charge ». Et qu’importe que « l’équilibre » penche outrageusement du côté de l’enfermement lequel s’avère antinomique au traitement.

Oyez bonnes gens ! « L’état prend ses responsabilités et investit 70 millions d’euros… » La « responsabilité » s’évalue à l’aune du financement.

- « investissement de 40 millions d’euros pour 22 millions d’euros de crédits de fonctionnement annuel. »

- 70 millions d’euros – 30 pour la sécurisation des établissements et 40 pour les unités de malades difficiles.

 

Quatrième volet du discours : réglementaire et légal :

« Une réforme sanitaire des procédures de l’hospitalisation d’office » a déjà été annoncée par le premier magistrat. Le but étant «  que le drame de Grenoble ne se reproduise pas ». Aucun doute pour l’hyper président, « ses réformes » aboutiront à l’éradication de ces sortes de drames. Pouvoir souverain infaillible. Et de surenchérir sur les contraintes : « De même qu’il existe l’hospitalisation sans consentement, il faut qu’il y ait des soins ambulatoires sans consentement. »

 

Cinquième volet : la péroraison :

1° - « L’exercice collégial, clé de réforme », « Les sorties des patients doivent, par ailleurs, être davantage encadrées. La décision d’autoriser une personne hospitalisée d’office à sortir de son établissement ne doit pas être prise à la légère. » Elle l’était donc « prise à la légère » avant ce 2 décembre de l’an de grâce 2008.

Le souhait personnalisé est que « désormais le préfet décide de la sortie » d’essai ou définitive. Ce dernier le fera sur la base d’un avis rendu par un collège de 3 soignants : 2 psychiatres et un cadre infirmier. Collégialité haute-gamme. « Le préfet reste libre de sa décision, naturellement » et le communiquant « ne veut plus que les préfets décident de façon aveugle ». Nouvelle évaluation à l’emporte pièces de la situation antérieure, les préfets décidaient donc « de façon aveugle ». A partir de dorénavant « ils doivent engager leur responsabilité en connaissance de cause ». Exemple du mépris affiché d’un élu pour les membres d’une administration qu’il est sensé diriger.

 

2° - Le patronat à l’hôpital ; réforme de la tête des établissements :

« Comme l’hôpital général, il faut que l’hôpital psychiatrique ait un patron, et un seul, qui ait le pouvoir de dire oui, de décider et d’agir…mais être patron, cela veut dire être responsable et assumer ses responsabilités ».

L’hôpital entreprise ; le patron décide et agit seul en son âme et confiance. Il assumera ses responsabilités et délocalisera avec l’accord assuré de ses actionnaires solidaires. L’encore république dérive vers une démocratie de maîtres providentiels à l’image d’un président égotiste.

Le mépris de la parole par un émetteur, son usage avachi, n’empêche l’auditeur de sanctionner celle-ci.

Au terme d’une relecture de ce cumul d’annonces antinomiques, datées, le lecteur se retrouve confronté à un choix :

- soit considérer qu’il s’agit d’une énième basse opération de com, susceptible de flatter les gogos crédules et d’obtenir leur adhésion

- soit s’alarmer d’un message programmatique qui présage un futur menaçant pour tous.

- soit encore prier Notre Dame de Paris pour Quasimodo face à l’archidiacre  matamore.

 

 

 

 

 

1 Hasard du calendrier, ignorant le 157° anniversaire du coup d’état de « Napoléon le Petit ».

 

 

 



imprimer l'article
Revue électronique de l’association Dimensions de la psychanalyse

Accueil | Administration | réalisé par DSOL