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De quelques réflexions suscitées par le débat entre Zeev Sternhell et Moustapha Kamel Barghouti

Amîn HADJ-MOURI
 
 
 
Au terme de l’émission de France-Culture, une question s’est imposée à moi : pourquoi deux partisans déclarés de la paix, l’un Israélien – historien dont les travaux sur le fascisme en France notamment, font autorité - et l’autre Palestinien, se retrouvaient enfermés dans une impasse, comme si leur échange s’était finalement réduit à un dialogue de sourd ? Quelle est la pierre d’achoppement qui expliquerait l’impasse dans laquelle ils se trouvaient tous les deux au terme de l’émission ? Qu’est ce que l’un comme l’autre ne veulent pas entendre à partir de ce qu’ils ne veulent pas savoir, et qui ressortit à une méconnaissance qu’ils partagent et qui leur est commune ?
J’essaierai de répondre à cette question en proposant mon interprétation à la déconstruction et à l’approfondissement de son évidement. Je la voudrais, cette interprétation la plus fidèle au discours analytique, en tant qu’il instaure un lien social décalé par rapport au sens et aux lieux communs.  
 
Un psychanalyste a à s’exposer lorsque certaines questions « regardent » le discours analytique, et que ce dernier peut, à partir de ses instruments conceptuels, apporter des réponses, n’en déplaise aux nombreux supplétifs de l’idéologie dominante, qui préconisent la culture de l’impensé et de l’inhibition intellectuelle. Heureusement que Freud est toujours là pour nous inciter à plus d’audace ! Ainsi, il n’hésitait pas à écrire le 26 Février 1930 dans une lettre adressée à Chaim KOFFLER (publiée par la revue « Cliniques méditerranéennes », N°70 , Erès 2004, et reproduite dans le Nouvel Observateur du 25/11/-1/12/2004), et « restée cachée depuis », dit-on dans cet hebdomadaire : « J’ai assurément les meilleurs sentiments de sympathie pour des efforts librement consentis, je suis fier de notre université de Jérusalem et je me réjouis de la prospérité des établissements de nos colons. Mais, d’un autre côté, je ne crois pas que la Palestine puisse jamais devenir un Etat juif ni que le monde chrétien comme le monde islamique puissent un jour être prêts à confier leurs lieux saints à la garde des juifs. Il m’aurait semblé plus avisé de fonder une patrie juive sur un sol historiquement non chargé, certes, je sais que, pour un dessein aussi rationnel, jamais on n’aurait pu susciter l’exaltation des masses ni la [1]coopération des riches. Je concède aussi, avec regret, que le fanatisme peu réaliste de nos compatriotes porte sa responsabilité dans l’éveil de la méfiance des Arabes. Je ne peux éprouver la moindre sympathie pour une piété mal interprétée qui fait d’un morceau de mur d’Hérode une relique nationale et, à cause d’elle, défie les sentiments des habitants du pays ». Il termine sa lettre : « jugez vous-même si, avec un point de vue aussi critique, je suis la personne qu’il faut pour jouer le rôle de consolateur d’un peuple ébranlé par un espoir injustifié ».
 
C’est ce point de vue critique qui m’a guidé dans l’élaboration des réflexions suivantes. La critique des idéologies, comme systèmes de représentations et d’interprétations, figés dans des institutions et des appareils qui les mettent en œuvre,  ne peut être menée à bien si elle adopte un point de vue qui exclut le hors-point de vue caractéristique de la psychanalyse, et requis par elle. Donner de la force à une conception grâce aux pouvoirs issus de la force militaire, de la puissance financière et de la puissance étatique …peut paraître victorieux. Mais ça ne dure qu’un temps ! Car ce qui est dénié par la force ne disparaît pas.    Ainsi critiquer l’idéologie sioniste, dans ses versions de droite et/ou de gauche,-même si elles sont à distinguer- peut à mon sens contribuer à la lutte contre l’antisémitisme, qui trouve ses racines dans un « Occident » où, malgré l’avènement des «  Lumières », la xénopathie s’est toujours bien développée. Quant aux idéologies qui ont pris corps dans les pays arabes, sous prétexte de venir en aide aux Palestiniens, victimes des spoliations imposées par la politique coloniale israélienne, elles se sont approvisionnées dans le grand magasin européen de l’antisémitisme, qui persistait à présent par leur biais. Ainsi, la déculpabilisation de l’Europe, après la tentative d’extermination des Juifs, s’est faite à peu de frais : l’antisémitisme était transmis ! Il suffisait d’entendre certains idéologues pour se rendre compte que l’indifférenciation entre Juifs, sionistes, Israéliens était au service de cet antisémitisme. Et c’est ce dernier qui servait les objectifs des idéologues du sionisme, qui avaient tout intérêt à ce que l’amalgame perdure chez les Arabes.
 
De part et d’autre, des tricheurs avec la vérité ont subjugué les foules avec des discours nationalistes qui ont mis en avant la dimension imaginaire , dimension dont la surestimation n’a pas permis à mon sens à la lutte légitime des Palestiniens d’aboutir . (Cf. le temps mis par la Direction de l’OLP de ARAFAT pour renoncer à la disparition de l’Etat d’Israël contenu dans sa charte. Du côté israélien, l’expansion coloniale, l’humiliation et la discrimination dignes du régime sud-africain se poursuivaient impunément, malgré les résolutions de l’ONU et à l’encontre du droit international. Si les Juifs, grâce à l’érection de l’Etat d’Israël, étaient désormais préservés de la catégorie de « sous-hommes », désormais, et pour maintenir son usage, les Arabes –notamment les Palestiniens – allaient y trouver leur place, d’autant plus qu’ils recourent au terrorisme. Par ce biais, c’est toujours la logique antisémite qui fonctionne : l’Occident civilisé, auquel appartiennent dorénavant les Israéliens, nouveaux promus dans le club restreint des « Grands », réclame, des Palestiniens surtout, qu’ils se conforment à ce qu’il veut d’eux, à ce qu’il attend d’eux qu’ils soient et qu’ils s’identifient à ses normes. C’est ce qu’a réussi à faire l’islamisme : en s’identifiant à l’idéologie sioniste par le primat accordé aux   références ethnico-religieuses fétichisées, il a alimenté et développé un antisémitisme qui convient aux objectifs politiques des idéologues du sionisme, lesquels, n’ont que faire à mon avis du judaïsme en tant que patrimoine de l’humanité. Cet apport essentiel des Juifs se matérialise dans la valeur essentielle donnée à la parole et concomitamment à la place et à la fonction du Père. Ainsi, la mise en valeur de la polysémie et du travail interprétatif participe à l’évidement des conceptions qui se voient déconstruites et reconstruites, témoignant ainsi de la permanence de ce fonds inaliénable qui fait de tous et de chacun un être parlant. Ce fonds échappe à toute maîtrise parce qu’il la fonde. Il révèle toujours à terme la vanité de toutes les formes de pouvoir et de domination qui s’appuient sur une rationalité perverse en tant qu’elle vise à nier ce fonds commun, qu’aucune idéologie ne saurait épuiser, même si elle s’adonne à l’élimination physique. C’est cette dimension symbolique ouvrant sur ce réel, qui faisait défaut au débat radiophonique. Il ne pouvait y avoir d’autre issue que le dialogue de sourds chez deux représentants qui appartiennent pourtant au « camp de la paix ».
 
Comment avoir raison si, dans le combat qui oppose deux points de vue antagoniques, tous deux s’annihilent en oubliant, en refoulant le hors-point de vue, lequel -apanage du discours analytique- doit cependant être insufflé ou simplement soufflé par ceux qui sont au service de ce dernier ? Le refoulement de ce qui les fonde finit par les rendre équivalents et les identifier l’un à l’autre, les enlisant par là même dans une lutte interminable. Mais, c’est toujours le plus fort qui attire le plus faible dans son piège, en le faisant adhérer à sa conception du monde, manichéenne et jouant de la rivalité virile comme du fétichisme ontologique. En effet, il est facile de constater que l’exclusion sociale qui sévit dans une société pousse ceux qui la subissent à s’identifier à des victimes, d’autant plus que cette exclusion s’accompagne de considérations compassionnelles et charitables, qui tendent non seulement à l’édulcorer, mais surtout à la renforcer en même temps qu’elle consolide la victimisation. (En réponse à Alain FINKIELKRAUT pourfendeur de la victimisation !) 
 
La paix, à mon avis ne peut aucunement se faire, sous la condition que Zeev STERNHELL énonçait explicitement : je fais la paix avec vous à condition que vous nous reconnaissiez et que vous vous adaptiez à votre statut de vassal, qui doit certes connaître des aménagements et des améliorations ! Face à cette condition, il n’y a qu’une réponse à opposer : un refus catégorique de toute vassalisation en promouvant un discours qui ne partage pas la logique du discours du maître, incarné par ce dernier. Utiliser, comme l’a fait M.K BARGHOUTI, des arguments spécieux qui amalgament apartheid et nazisme, ne procèdent pas de cette logique qui consiste à abandonner l’idéologie sioniste à son identification au discours du maître. Promouvoir un autre discours à partir de l’analyse du sionisme, qui en acquérant une puissance écrasante, a oublié et ne veut pas savoir ce qui le fonde, a représenté la tentative   de feu Edward SAID avec Daniel BARENBOÏM et d’autres Juifs discrédités, dès lors qu’ils ne partagent pas l’idéologie dominante. En effet, la paix ne peut advenir que si l’intérêt lié à ce fonds commun de l’humanité, soit la castration qui règle par le désir le rapport aux objets et à la jouissance, supplante et s’impose aux intérêts fétichistes (fétichismes de l’argent, de l’identité etc..) que des idéologues  font miroiter aux communautés en les enfermant dans un essentialisme idéalisé mortifère. Essentialiser le Juif en l’idéalisant comme le fait l’idéologie sioniste répond -en la combattant- à une autre essentialisation avilissante, celle que l’antisémitisme a développée et répand encore. On voit bien à travers l’histoire, que la lutte contre certaines idéologies néfastes, peut faire oublier chez ceux qui la combattent légitimement, le fondement symbolique qui la justifie et la renforce.
Le vernis démocratique ne peut plus tenir lorsque la polysémie est exclue. Lorsque l’univocité triomphe, elle asservit et dégrade la signifiance, c’est-à-dire la seule possibilité qui permette de dégager ce qui échappe à toutes les interprétations, même celles qui disposent des leviers économiques, financiers, politiques… les plus puissants, et qui ne maîtrisent pas ce qui les cause : leur causation reste toujours implicite dans la mesure où ce sont elles qui rendent explicite, manifeste la béance qui, toujours absente et insaisissable, leur donne naissance.
 
C’est son énonciation qui fait tout l’intérêt de cette lettre de FREUD. Sa position est radicale en ce sens qu’elle n’accepte aucun compromis avec une idéologie qu’il ne rejette pas a priori, mais qu’il cherche à évider en la rapportant à ce qui est irréductiblement « incolmatable » et qui ressortit à la structure et à la vérité. Il s’agit donc de s’affranchir de toute idéologie non sans avoir mis au préalable en évidence sa fonction de profanation de l’ordre symbolique qui les engendre toutes. Elles proposent, voire même imposent, à certains moments de l’histoire des sociétés humaines, un sens qui occulte la signifiance, et par là même, produit la censure contre ce qui menace sa visée hégémonique. Cette menace ressortit plus à la subjectivité qu’à l’action opposée d’une autre idéologie : le sujet est désobéissant et échappe toujours aux rêts du sens et des normes qui ligotent au nom du « Souverain Bien ».
L’horreur inédite de la 2ème guerre mondiale : l’extermination des juifs d’Europe par le régime nazi n’a pas cessé de nous livrer des enseignements, notamment ceux qui concernent la place de la subjectivité dans les phénomènes collectifs. Certes, l’approche a été amorcée par Freud.
Quant à LACAN, sa lecture « désidéologisée » de Marx, qu’il débarrasse de tout parti pris en mettant au jour le rapport complexe entre l’objet a et la plus-value, nous indique des pistes de travail qui ont le mérite de nous permettre de nommer autrement les problèmes, et ainsi de les poser différemment pour les soustraire à leur traitement idéologique, dont la caractéristique principale est le refus du vide signifiant. Ce trait est commun à toutes les conceptions qui tendent à se légitimer et à se justifier par le partage de l’amour paroxystique du même, et par conséquent de l’exclusion de toute trace d’altérité corruptrice. En même temps que l’assurance ontologique, l’adhésion à une telle idéologie laisse croire à ses adeptes qu’ils peuvent s’affranchir des limites de la structure qui l’engendre. La méconnaissance de ces dernières, qui s’imposent malgré tout, sert à les déplacer et à les imputer à d’autres qu’il faut, le cas échéant, éliminer pour ne pas perdre ce faux avantage du renforcement collectif de l’impensé. (A ne pas confondre avec le réel qui reste toujours hors de portée du travail mené sur cet impensé, et qui procède de sa défaite même).
Toute manifestation xénophobique, toute stigmatisation qui regroupe en communautés des individus identifiés par des traits stéréotypés qui les réduisent à des « espèces » incompatibles avec une identité nationale par exemple, portent en elles les germes d’un antisémitisme d’autant plus perfide qu’il est occulté par un refus de n’importe quelle contestation de la politique des gouvernements et de l’Etat israéliens.
Travailler au déclin des idéologies à partir de ce qu’elles refoulent et ne veulent pas savoir n’a rien à voir avec la lutte à mort que certaines peuvent se livrer, alors qu’elles partagent la même méconnaissance. Il s’agit donc de défaire une conception, de la même façon qu’on décompose un symptôme, à partir des éléments, des dimensions qui les constituent sans oublier de mettre au jour ceux qui sont relégués et maintenus dans le silence, alors que leurs effets se manifestent au grand jour de manière anachronique, voire étrange.
En conclusion, je ferai mienne la position de Stéphane HESSEL, qui écrit dans le « Nouvel Observateur » (du 28/06-04/07/07) : « Aujourd’hui je pousse un cri d’alarme. Le projet sioniste qui considérait la terre de Palestine comme « une terre sans peuple prête à recevoir un peuple sans terre » a causé déjà beaucoup de dégâts, mais a inéluctablement échoué. Il cède aujourd’hui la place à un projet moins clair, plus ambigu, plus machiavélique, également condamné à l’échec : confiner les Palestiniens dans un petit nombre de zones d’habitation ingérables, des prisons à ciel ouvert comme le bande de Gaza, ou des villes privées de terres arables, et accroître l’urbanisation de la Jérusalem juive et de ses faubourgs jusqu’à la frontière jordanienne. Un tel projet rend caduques les résolutions du Conseil de Sécurité, exclut la création d’un Etat palestinien viable, réduit la population arabe à la misère, à l’exploitation économique sauvage, et en fait la proie, malgré le sentiment de sa majorité avide de paix, des mouvements islamistes violents.
Que les Palestiniens eux-mêmes, comme en témoignent les affrontements sanglants de Gaza, aient une forte part de responsabilité dans les malheurs qui les frappent est incontestable. (…)
Le Premier ministre israélien qui proclamera cette reconversion ( Etat d’Israël à forte majorité juive sur un territoire occupant les trois-quarts de la Palestine, gouverné démocratiquement et conférant à une minorité de confession musulmane des droits civiques libéraux, un Etat palestinien souverain sur l’autre quart, bénéficiant du soutien économique et commercial de son voisin israélien, communiquant librement avec son environnement arabe et ayant Jérusalem-Est pour capitale) et prendra les premières mesures pour en discuter avec les dirigeants palestiniens et les organisations internationales, qui fera des Palestiniens des partenaires respectés et des Arabes des amis réconciliables, reconnus pour leur grand passé culturel, celui-là assurera enfin à son pays un avenir de paix, et méritera la reconnaissance historique. Celui qui poursuivra, ouvertement ou sournoisement, le véritable ethnocide pratiqué par ses prédécesseurs, dont l’image frappe tout visiteur de la Cisjordanie et de Gaza, du « mur » et de Jérusalem abîmée, vouera son peuple à la honte ».
Il ne s’agit pas que les uns aient confiance en les autres et réciproquement ; l’essentiel est que chacun de ceux qui ont choisi la paix s’engagent dans la déconstruction de leur idéologie, en tenant compte de cette situation incontestable, celle d’un colonialisme –instrumentalisé par l’impérialisme américain- qui ne peut pas ne pas imposer des mesures humiliantes et injustes. La position de Zeev STERNHELL me rappelle celle d’un Albert CAMUS qui, tout en dénonçant les méfaits du colonialisme (de l’Etat) français en Algérie, se montrait, à mon avis incapable de rejeter de manière catégorique ce système, fondamentalement inamendable. A mon sens, mettre fin au colonialisme ne signifie pas exclure les populations (les « colons » appartiennent à des classes sociales différentes, voire opposées) qui se sont installées sous sa férule, et qui peuvent le légitimer au point que certaines d’entre elles se sacrifient pour le sauver, croyant qu’elles protègent ainsi leur existence. L’exemple de l’Algérie a montré que de telles positions ont nourri en miroir un nationalisme qui, non seulement tournait le dos à la diversité culturelle, ethnique, religieuse …mais contenait implicitement un projet d’homogénéité identitaire dont la société algérienne « indépendante » a payé le prix fort : la mort de milliers de ses membres qui, au péril de leur vie, ont fait valoir la dimension essentielle de l’hétéros. De même, en Israël, Yitzhak RABIN a perdu la vie sous les balles d’un de ses compatriotes.             
 
                                                                                                      
                                                                                               Juillet 2007
        
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 


Ce débat a eu lieu sur les ondes de France-Culture (émission : Les matins de France-Culture) le Vendredi 29 Juin 2007
 
 


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