Pascal Camu
Directeur de service d’accompagnement psychosocial
Service X, Paris
De l’avis général, le terme est repéré comme provenant du glossaire clinique, nommément celui de la psychanalyse, où il a une acception bien particulière correspondant à un processus donné de la dynamique psychique. Néanmoins, dans l’association X comme ailleurs, les termes scientifiques de sens restreint connaissent, en se diffusant dans le langage commun, des glissements sémantiques qui, dans le sens de la réduction comme dans celui de l’extension, en altèrent la rigueur conceptuelle.
Le premier constat est que l’expression, généralement connotée négativement, désigne quelque chose de l’ordre de la transgression ; quel que soit l’acteur dont elle soit le fait : usager, salarié, thérapeute, institution… Cette transgression, le plus souvent imaginée, conçue, voire constatée au niveau d’une violence physique tangible, exercée contre biens et personnes, recouvre aussi une acception plus symbolique de l’ordre de la mise devant le fait accompli… C’est à dire, de l’ordre de l’abus de pouvoir ou de la rupture unilatérale de contrat, du pacte passé ou supposé tel, garant d’un partage du sens, de l’élaboration, voire de la décision. On serait donc là dans l’ordre d’une violence symbolique.
En quoi, à un premier niveau d’analyse, cette conception du « passage à l’acte » s’écarte-t-elle de sa définition analytique originale ?
Si, le passage à l’acte, en psychanalyse, peut volontiers s’avéré fâcheux, inadapté, dommageable dans ses conséquences…, du fait de son caractère supposé transgressif, brutal, voire violent…, là n’est pas sa spécificité en termes dynamiques. Car, pour qu’il y ait passage à l’acte en psychanalyse, il y faut l’inconscient… Entendons par là qu’il faut qu’une motion inconsciente – et plus particulièrement de l’ordre du conflit – trouve sa résolution, sa solution, voire sa décharge dans l’acte ; et ce de manière non élaborée au niveau de la secondarisation, de la mise en mots ; ou élaborée de façon symptomatique, c’est à dire, sous l’influence des processus primaires – qui articulent des représentations de choses – à l’œuvre dans l’inconscient.
Ainsi, l’une des caractéristiques proposées – au sein du groupe de travail sur nos « langues et langages » - pour la notion : « le passage à l’acte se défini d’être irrépressible et non délibéré », se trouve-t-elle relativisée si l’on veut bien considérer la possibilité d’une « délibération inconsciente. »
Essayons d’y voire plus clair en étudiant maintenant ce qui différentie, pour rester dans le champ de la psychanalyse, les notions de « passage à l’acte », « d’acting out » et d’acte symptomatique, ou acte manqué…?
Commençons par le dernier, l’acte symptomatique, ou manqué… Il trahit dans sa forme ou dans ses conséquences une motion inconsciente au sens large…, un désir, un souhait, un affect… Il est en structure, l’homologue du lapsus… Mais il se différentie du « passage à l’acte » en ce que, le plus souvent, comme le lapsus, il prend des allures de contingence, de bévue, de petite erreur… Il prend le caractère de l’anodin… Qualité qui, en règle générale fait défaut audit « passage à l’acte » qui se rehausse plutôt des couleurs de l’excès, du scandale, de l’interdit… Il s’en écarte encore en ce que son sens inconscient ne se laisse pas toujours deviner d’emblée… Il apparaît souvent comme énigmatique ou, à priori, dépourvu de signification… Tandis que dans le « passage à l’acte », d’ordinaire, on voit bien où le sujet voulait en venir… Point trop besoin d’explications… Du moins dans la clinique ordinairement névrotique, car dans la psychose, les « passages à l’acte » conservent parfois, et quel que soit leur degré de spectaculaire, tout leur mystère…
L’acting out – pour lequel, à ma connaissance, il n’y a pas vraiment de traduction – a ceci de particulier qu’il est adressé… Démonstratif… Porteur de message… Qu’il a, pour ainsi dire, un destinataire. C’est souvent un appel ou une réponse à quelqu’un ou quelque chose… Mais, comme pour l’acte symptomatique, la dimension de solution, de résolution, de tentative, comme on dit en clinique de « liquidation » du conflit ou de ses tensions fait défaut.
On peut donc, partant de là, réaffirmer la spécificité métapsychologique, dynamique du passage à l’acte, comme étant liée à cette forme de forçage topique, de débordement de la capacité psychique à traiter le conflit, le complexe, l’actualité symptomatique sur un autre mode que celui de l’acte. Il convient, dans l’expression, de donner tout son poids à la notion de passage. Ledit passage étant véritablement un frayage – à travers la topique – dont l’éclair, l’arc électrique donne un modèle économique assez juste ; il permet la décharge soudaine d’une tension accumulée ayant atteint un certain seuil dit critique… On peut aussi mettre en avant la métaphore du court circuit, du « pétage de plomb », assez juste cliniquement parlant.
Ya-t-il une autre façon de l’aborder que sous l’angle énergétique, économique ? On peut, je crois, convoquer là le registre de l’éthique ; nommément de l’éthique de la psychanalyse ; synthétisé par Lacan dans l’aphorisme : « Il n’est d’éthique que du bien dire » et qui vise à situer – en psychanalyse, insistons-y – la catégorie de la faute, du côté du défaut de reconnaissance, d’identification ou d’élaboration… Autrement dit, du côté du défaut de secondarisation. On rejoint là, aussi, les catégories phénoménologiques de volonté et d’intention ou d’intentionnalité, le « passage à l’acte », s’il est intentionnel au sens étymologique de tension interne, voire intense…, n’est pas volontaire au sens du délibéré, du débattu…, au sens du débat interne des instances, nécessaire à la secondarisation. Le sujet, à l’occasion dira « je n’ai pas voulu » ou « ce n’est pas ce que je voulais »… Et d’un point de vue topique, il dit vrai si l’on veut bien considérer que le je dans l’énoncé représente le moi, c’est à dire, en principe, l’instance à même de synthétiser les motions subjectives de manière adaptée…
Revenons donc à l’usage proprement institutionnel du terme. Si l’on veut lui garder un sens qui reste clinique, à quelque niveau qu’on le situe, il faudra pouvoir y considérer, par delà le caractère insatisfaisant – ou trop satisfaisant, satisfaisant à bon compte…, contrariant, éventuellement brutal ou violent de l’acte en lui-même, une dimension de solution, de résolution par l’acte, d’un problème, d’un conflit qui eussent réclamé une certaine élaboration. Il y faut la dimension de l’inconscient, subjectif ou institutionnel, peu importe…, du « court-circuit », de l’irraisonné, sans quoi, quelle que soit la gravité de l’acte, il ne saurait être question de « passage à l’acte ». Disons, en matière de conclusion, que la nature et la vérité du « passage à l’acte » ne se définit pas de la nature de l’acte, mais bien de celle du passage qui le fait advenir… « Wo Es war, soll Ich werden », « là où était le ça, le moi doit advenir », ou encore « là où c’était, je dois advenir », telle est la formule freudienne sensée ramasser le processus de subjectivation ; le passage à l’acte en démontre, en quelque sorte, la formule inversée.