Luc Richir
Freud avait observé, non sans malice, que les églises bâties au nom du Père s'érigent symptomatiquement sur les fondations de sanctuaires consacrés à la déesse Mère :
Grande est la Diane des Ephésiens, ce texte publié en 1911 garde tout son mordant. La liste est longue de ceux et de celles qui écrivent l'histoire à rebours en situant la Mère en amont de l'organisation dite patriarcale. Le plus drôle, c'est que le privilège accordé à la toute-puissance maternelle n'est rien de moins qu'un effet — et non des moindres — de la prévalence du Père dans nos sociétés. Il est donc préférable d’abandonner la réduction du féminin au maternel, réduction qui inspire à Pierre Clastres ces mots édifiants : « La féminité, c’est la maternité, d’abord comme fonction biologique, mais surtout comme maîtrise sociologique exercée sur la production des enfants : il dépend exclusivement des femmes qu’il y ait ou qu’il n’y ait pas d’enfants. »
La création de la femme est l’épisode le plus bouffon de la
Genèse. Ginzberg, dans
Légendes des Juifs, raconte qu’une première femme, Lilith, fut, comme Adam, « créée de la poussière du sol. Mais elle ne resta qu’un bref moment avec lui car elle revendiqua une égalité parfaite avec son mari. Elle prétendit y avoir droit en raison de leur origine identique. Avec l’aide du Nom ineffable, qu’elle prononça, Lilith s’enfuit loin d’Adam et disparut dans l’air. »
Lilith refusant de se plier au joug conjugal, Dieu décida de fournir à l’homme une compagne à sa mesure, parfaitement soumise, issue de la partie de son corps la moins susceptible de lui opposer des revendications égalitaires.
Voici comment Theodor Reik raconte la création d’Eve : l’extraction de la côte d’Adam correspondrait à un rituel d’initiation où le jeune homme est d’abord plongé dans un état de mort simulée : « Et Dieu jeta un égarement sur Adam et il l’endormit. »
[2] De cet état léthargique est censé renaître, doté d’une identité mâle comme s’il était enfanté par les ancêtres masculins de sa lignée
[3], un individu qui ne doit plus rien aux femmes et qui n’entretiendra désormais avec elles que des rapports fondés sur la domination. Dans l’imaginaire masculin, tout se passe comme si les hommes ne pouvaient être fils que de leurs pères — qui leur donnent statut d’homme libre et non de chose disponible au gré du maître (
tollere liberum dit l’ancien droit romain). Or, le rejet de l’origine biologique concerne aussi bien les mères que leurs rejetons. Ceux-ci doivent mourir à leur condition première. C’est dans son être que l’initié vit l’éradication de ses attaches naturelles, éradication qui revêt non seulement l’aspect d’une mise à mort, mais encore d’une castration partielle. Si l’homme est né de la glèbe, c’est que sa mère est la terre — dont il est autochtone — une terre qui fournit à l’art du démiurge une matière essentiellement
inerte. Ce mythe, qui fait écho à tant d’autres, signifie que les hommes ne procèdent pas des femmes mais du Père ; des mères, ils attendent tout au plus qu’elles reproduisent les liens du sang placés sous la juridiction paternelle
[4]
Originellement, la femme est seconde. Elle ne saurait être identique à l’homme sans qu’il s’ensuive une discorde digne de la tempête déchaînée par l’étourderie de Pandore. Lilith finit par s’enfuir pour se réfugier dans la mer Rouge, d’où trois anges mandatés par Dieu cherchent en vain à la déloger. Devant le refus de Lilith de partager la solitude d’Adam, Dieu entreprend de façonner une seconde femme, cette fois à partir du corps de l’homme. Sur ce point, le mythe balance entre deux versions : l’une opte pour le caractère androgyne de l’homme. « La création de la femme à partir de l’homme fut possible parce qu’originellement Adam possédait deux faces, qui furent séparées lors de la naissance d’Eve. »
[5] Elle implique la coexistence du féminin et du masculin dans un même corps, et leur séparation ultérieure. L’autre version nie que les deux sexes fussent d’emblée constitués, elle réduit l’altérité d’Eve au semblable, puisque la femme est issue de la matière charnelle de l’homme. Tantôt la femme est la moitié de l’androgyne originel, tantôt ce n’est qu’un artefact conçu à partir d’un os. Il n’en demeure pas moins que, dans les deux cas, la femme incarne ce que l’homme a perdu. Qu’il s’agisse d’une côte ou de son attirail bisexuel, la femme se situe du côté d’un manque relatif à la nature anté-paradisiaque (divine) de l’homme. Ce n’est pas un être en soi, une entité autonome. L’essence de l’homme est première, celle de la femme en dérive. Que l’identité adamique cumule les deux sexes ou qu’elle soit congénitalement mâle ne modifie en rien les données du problème puisque, de toute façon, la femme est l’Autre, l'
eteron au service de l'Etre et de l'Un.