Luc Richir
« Il lisait. Il lisait avec une minutie et une attention insurpassables. Il
était, auprès de chaque signe, dans la situation où se trouve le mâle quand
la mante religieuse va le dévorer. L’un et l’autre se regardaient. Les mots,
issus d’un livre qui prenait une puissance mortelle, exerçaient sur le
regard qui les touchait un attrait doux et paisible. Chacun d’eux, comme un
oeil à demi fermé, laissait entrer le regard trop vif qu’en d’autres
circonstances il n’eût pas souffert. Thomas se glissa donc vers ces couloirs
dont il s’approcha sans défense jusqu’à l’instant où il fut aperçu par
l’intime du mot. »[1] L’étrangeté qui consiste à « être observé
par un mot comme par un être vivant, et non seulement par un mot, mais par
tous les mots » inclus dans ce mot, « comme une suite d’anges s’ouvrant à
l’infini jusqu’à l’oeil de l’absolu », cette saisie pour ainsi dire intuitive
de la synchronie du langage, seule l’écriture est à même de nous en suggérer
la dimension.
Édouard Glissant stigmatise « la transcendance de l'écriture par rapport aux
oralités premières. »[2]. Si l’on en croit l’écrivain antillais,
elle provoquerait la perte de l'extension vivante, chaotique de l'étant, au
profit de l'être. Elle est donc méta-physique, fondée sur la destruction de
la parole. Serge André, quant à lui, évoque un dire « qui brise l’infini
bavardage intérieur et le jacassement organique du discours commun. [3]
Mais l’écriture ne se borne pas à couper la parole, fût-ce pour faire
entendre le bruissement d¹une voix de fin silence. Alors que la parole nous
berce de l'illusion d'une présence, l'écriture procède d'une mise à mort de
l'immédiateté. Qu'on lise le premier chapitre de la Phénoménologie de
l¹Esprit où la conscience philosophique invite la certitude sensible à
transcrire ce qu'elle s¹imagine être vrai : à travers la disparition de
l’ici et du maintenant, la sensation se met à l’épreuve du temps et de
l’espace et ruine ainsi la coïncidence du penser et du sentir où se nichait
sa conviction de posséder le tout de la réalité. C'est que la lettre, mieux
que toute autre chose, nous permet de saisir ce qu'il en est de l'Autre, de
l’altérité qui sépare une chose de son report dans l’inscription (de
l'élévation-abolition de la chose au rang de signifiant). La fonction de
l’écrit (que je rapproche du passage à l¹écriture en quoi consiste le
fantasme), modifie radicalement l’économie de la langue. Elle remplace les
modulations du parler par des « éléments », des « atomes » de signifiance qui
nécessitent une projection spatiale pour qu’apparaissent leurs relations.
Même la musique ne peut se passer d’une partition, d¹une mise en forme qui
transgresse la loi de succession pour tendre vers une écoute simultanée des
sons. Comme le dit magnifiquement Blanchot, l’écriture de mots est hantée
par l’oeil de l’absolu.
Chez Dotremont, il s’agit néanmoins d’autre chose. Dotremont cherche à
doubler la langue et à faire de l’écriture le moyen d’en restaurer
l’équivoque. Non content de jouer sur le double sens (« les mots de notre
langue, ce sont des buissons où nous passons la langue »), il s’efforce de
retrouver la trace du geste où les significations prennent le corps et la
stature d¹une lettre. Ce qui lui tient à coeur, c’est le mouvement des mots,
leur chorégraphie. Les mots dansent parce qu’ils sont articulés et que seule
l’écriture, en les affublant de traits et de jambages, les habille d’un
corps constitué de membres. Dotremont disloque la langue au moyen de
l’écrit, il la déchaîne, la fait sortir de ses gonds. Comme si le seul moyen
d’animer la langue, c’était encore de l’écrire.
[1] Maurice Blanchot, Thomas l¹obscur, Gallimard, Paris 1950, pp. 33-34.
[2] Edouard Glissant, ³Le chaos-monde, l'oral et l'écrit², in Ecrire la ³parole de nuit², la nouvelle littérature antillaise, Paris, Gallimard 1964, Folio Essais, p. 112
[3] Serge André, L¹écriture commence où finit la psychanalyse, op. cit. p. 184.