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Communauté, unité, association
Communauté, unité, association
René Lew
Prenons un exemple simple : les trois associations nationales (puis quatre actuellement) de centres médico-psychopédagogiques se sont réunies dans une fédération. De là le problème est posé : faut-il annuler les différences entre ces associations et arriver par leur fédération à un grand regroupement direct de CMPP, ou faut-il maintenir leur disparité au sein de cette fédération, car ces différences sont productives ? Je pense (encore faudrait-il le vérifier) que cette question éminemment politique a déjà été posée pour toute fédération d’États, pour les Etats-Unis d’Amérique d’abord, la Communauté européenne, etc. tout État fédéral y compris. Mais ce n’est pas sur ce plan politique large que je veux développer la question.
Plutôt repartirai-je de l’
en panta (ou, avec majuscule,
En panta l’Un-tout) comme Héraclite l’aborde dans le fragment 50. L’Un–tout touche au langage. Il faut le lire dans l’article «
Logos » de Heidegger, traduit en français d’abord par Lacan.
[1] Je ne voudrais ici qu’en souligner un aspect. Si le tous est soumis au Tout, la disparité disparaît (
sic) dans l’uniformité. Lacan souligne ainsi le passage anagrammatique de l’
unien avec l’
ennui. Heidegger, avec une orientation nazie persistante, quoi qu’on en veuille, va dans le sens du communautaire : le langage est un facteur d’intégration qui prime sur la singularité des propos. Prose contre poésie ? Voir Jakobson là-dessus.
Or pour la psychanalyse, ce n’est ni l’adaptation communautaire ni l’assimilation qui comptent, mais la visée d’exception (qui n’implique pasque tous n’y parviennent), Lacan
dixit.
[2] Un patient vient de me dire que, participant de Dimensions de la psychanalyse en particulier, je suis pris dans de la communauté et que je « nourris la structure » (selon ses termes). J’aime bien « nourrir la structure » que j’entends autrement qu’il ne veut le dire (pour lui structure=institution) : car pour moi la structure se construit à tout instant (à tout bout de champ, peut-on dire aussi). Cela permet d’« aimer son clivage », dit le même patient. C’est ce point qui ouvre à l’
en panta : le clivage en tant que lien structure et construit le signifiant.
Le
Y a d’l’Un de Lacan reste ambigu et Lacan en joue variablement. Manifestement certaines fois il s’agit d’un Un unitaire (faire Un du multiple — je n’en fais pas l’inventaire dans le discours de Lacan). Alors que d’autres fois, cet Un est singulier, c’est le Un de différence, dont parle Lacan, le Un du clivage.
Le Un, comme je le dis sans m’attacher au problème phonétique que cela représente (et qui ne cherche pas à constituer un Album hunien), souligne bien autrement sa qualité substantive que l’Un, voire l’un, qui banalise « l’objet » en question. C’est surtout que, fonctionnel, l’Un (disons) n’est pas objectal. Lacan oppose ainsi comme incommensurables le Un et l’objet
a.
[3] Fonctionnel, l’Un est un Un de différence fondant le signifiance pour en produire un signifiant et non un simple (?)
stoïkeion. L’Un n’est pas ainsi un effet d’assemblage, même s’il est regroupement, collection, ensemble. Russell distingue donc cette réunion en un tout unitaire (
class as one), tel que l’ensemble est pris tout d’une pièce, et le tous considéré au travers de ses multiples composantes (
clas as many). Deux façons de considérer la même chose — avec des conséquences variables.
*
Un abord de cette dualité de la prise de l’en panta, de l‘Un-tout s’entend topologiquement en introduisant une différenciation valant comme la contrepartie locale du global. Le local distingue entre les parties, quand le global les rassemble et même les unifie. Ainsi de la bande Mœbius qui n’a, extrinsèquement, qu’une face globalement, quand elle en possède deux localement. Ces deux faces sont en tout point localement distinctes, mais pourtant confondues, aussi en tout point.
On peut donc situer ainsi une dialectique asphérique entre le commun et l’individuel. Lacan lie ainsi le singulier et le collectif dans « Le temps logique ». Même si l’on est élément d’un tout, on n’est pas que cela : ni nomade (c’est à discuter) ni solipsisme. Car tout ce discours est tributaire de la fonction de la parole (voir Benveniste là-dessus), qui implique toujours l’interlocution pour le moins, voire la tierce personne.
La foule selon le schéma prend le tout en un — à distance d’un tout constitué d’uns. Mais les ambiguïtés de Lacan dans le Y a d’l’Un entraînent confusion entre énonciation et énoncés. Il est vrai qu’ils sont identifiables dans leur mise en continuité, mais pourtant distinguables au même titre que le sont les énoncés entre eux.
La question est alors celle de la disparité des tout(s), y compris pris en objets (objets de la science, objets des lois, objets de jouissance ???)
Sans suivre en scholiaste les usages de l’en panta dans Lacan (mais ce travail est intéressant), je voudrais encore en souligner un aspect. Le tout ne s’unifie que par identification depuis la différence de ses composantes (toujours selon un mode mœbien). La prise en compte des différences (impliquant une justification narcissique) appelle à faire jouer les différences dans l’unité de la différenciation. Deux manières de faire opérer cette dialectique amène une différenciation à la puissance 2 :
-le mode féminin correspond à passer au tous () depuis l’Un (),
- le mode masculin revient à passer au une-par-une () au travers de tout () que les uns composent.
13 septembre 2006
[1] Pour toute référence, cf. R. L. « Ce que l’inflexion lacanienne de la psychanalyse doit à Heidegger », La part de l’Œil, à paraître, octobre 2006.
[2] Cf. R. L., « Tmèse », Cahiers de lectures freudiennes n°18.
[3] Dans La logique du fantasme.