Yann Diener
« Briser le discours pour accoucher de la parole »
1) Novembre 1932 : Jacques Lacan soutient sa thèse de médecine De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité. Le Professeur Henri Claude, président du jury, lui coupe la parole.
2) 8 août 1936 : Lacan fait son exposé sur le stade du miroir au 14ème Congrès de l’IPA à Marienbad, en Tchécoslovaquie. Le président du congrès, Ernest Jones, lui coupe la parole au bout de 10 minutes.
3) 28 septembre 1946 : Lacan prononce « Propos sur la causalité psychique » aux Journées psychiatriques à Bonneval. Dans cette conférence, il commente en passant les épisodes de 1932 et de 1936 :
- à propos de sa soutenance de thèse : « Le geste qui m’interrompit avait la fermeté d’un appel à la pudeur : ‘Ouais ! et après ? signifiait-il. Passons aux choses sérieuses. Allez-vous donc nous faire des pieds-de-nez ? ’ (...) ».
- à propos du stade du miroir : « J’en ai fait une communication en forme au Congrès de Marienbad en 1936, du moins jusqu’en ce point coïncidant exactement au quatrième top de la dixième minute, où m’interrompit Jones . »
4) 7 août 1951 : 17ème Congrès de l’IPA à Amsterdam, présidé par Leo Bartemeier. La communication de Lacan est « étranglée par le temps (on m’avait réduit mes 20 minutes à 12 in extremis) . »
5) Novembre 1951 : Lacan débute son séminaire au 3, rue de Lille, par un commentaire du texte de Freud : « L’Homme aux loups ».
6) Décembre 1951 : il expose devant la SPP les raisons de sa pratique des séances à durée variable.
7) Juin 1952 : deuxième conférence sur ce thème.
8) 20 janvier 1953 : il est élu président de la SPP.
9) Février 1953 : en pleine crise entre les élèves et les maîtres, il doit s’expliquer à nouveau sur sa pratique des séances à durée variable. Les procès verbaux de ces conférences sont contenus dans un Cahier noir déposé aux archives de la SPP.
10) 16 juin 53 : Lacan abandonne son mandat de président de la SPP. Lagache, Dolto et Favez-Boutonier démissionnent de la SPP et annoncent la création de la Société française de psychanalyse (SFP) à laquelle se joint aussitôt Lacan.
11) 6 juillet 53 : le secrétaire général de l’IPA écrit à Lacan pour lui annoncer qu’il est considéré comme démissionnaire de l’IPA.
12) 14 Juillet 53 : dans une lettre à Loewenstein, Lacan explique l’intérêt des séances à durée variable, dans certains cas, en particulier pour les analyses didactiques, pour limiter les rationalisations qui font résistance .
13) Septembre 1953 : Lacan prononce son « discours de Rome », « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », où il explique qu’il a expérimenté une interruption de séance avec un analysant obsessionnel, levant ainsi une résistance et mettant à jour un fantasme de grossesse anale et le rêve de sa résolution par césarienne, « dans un délai où autrement nous en serions encore à écouter ses spéculations sur l’art chez Dostoïevski » .
Production de parole pleine. La scansion « brise le discours pour accoucher de la parole ».
14) Janvier-mars 1959 : Lacan écrit « A la mémoire d’Ernest Jones : sur sa théorie du symbolisme », il y revient sur l’épisode de Marienbad, qu’il met en perspective avec deux autres rencontres décevantes avec Jones .
15) 19 novembre 1963 : Lacan est exclu de l’IPA, notamment parce qu’il n’a pas renoncé à sa pratique des séances à durée variable.
16) 20 novembre 1963 : Lacan commence et arrête son séminaire Les Noms du père..
17) 21 juin 1964 : il fonde l’Ecole freudienne de Paris.
18) 1966. Dans De nos antécédents, texte rédigé pour la publication de ses Ecrits, Lacan situe le Congrès de Marienbad comme un épisode significatif dans son parcours, rappelant que c’était juste avant qu’il soit titularisé à la SPP .
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Je me plais à penser que du fait de son intervention dans le discours de Lacan à Marienbad, Ernest Jones, président de l’IPA à deux reprises, s’est fait co-auteur involontaire d’une innovation technique qui va causer « l’excommunication » de Lacan de l’IPA. Par effet d’après-coup, les interruptions de 1936 et de 1932 introduisent des coupures qui vont participer à l’utilisation par Lacan de la scansion dans le discours de ses analysants. Comme la scansion auprès de l’analysant, les coupures de 1932 et 36 font surgir de nouveaux signifiants chez Lacan, modèlent autrement sa pensée, sa pratique, lui donnent un rapport décalé par rapport aux institutions. Après avoir été interrompu par Jones à Marienbad, il quitte le congrès le lendemain, préfigurant ainsi son rapport à venir avec l’IPA dès 1953. Après qu’Ernst Kris lui ait lancé un « ça ne se fait pas » , Lacan se rend aux Jeux Olympiques de Berlin. Alors qu’au même moment, Sacha Nacht, qui n’a pas fait pas de communication, attend la fin du Congrès pour se rendre à Vienne, où il a rendez-vous avec Freud pour commencer une analyse. C’est par une note de bas de page ajoutée en 1966 à « Fonction et champ de la parole et du langage » que Lacan insiste sur l’importance de ce « procédé » sur le plan de sa pratique comme sur le plan institutionnel : pour rester au sein de l’IPA, il aurait dû renoncer à cette ouverture : « Pierre de rebut ou pierre d’angle, notre fort est de n’avoir pas cédé sur ce point . »
Jacques Lacan, Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p. 162.
Ibid., p. 184.
Lettre de Jacques Lacan à R. Loewenstein, in La scission de 53, supplément au n° 7 d’Ornicar ?, p. 135.
Ibid, p. 130.
J. Lacan, Ecrits, op. cit., p. 315.
Ibid , p. 697.
Ibid, p. 67.
La psychanalyse, n° 6,1961, p. 163.
J.Lacan, Ecrits, op. cit., p. 315, note 1.