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Langue parlée, langue sacrée
Langue parlée, langue sacrée
Guy Dana
S’agissant des films de Nurith Aviv et du plus récent d’entre eux, Langue sacrée, langue parlée, on peut dire qu’une œuvre est en cours. Cette œuvre commencée avec D’une langue à l’autre poursuit l’exploration d’une langue, l’hébreu à partir de l’idée que le langage, c’est Nurith Aviv qui parle, est la chose la plus incroyable de l’humain.
Langage et transmission ont toujours été au cœur de la recherche de Nurith Aviv, recherche qui traverse une notion très freudienne proche aussi de Georges Simmel, la notion de conflit.
Il ne s’agit pas du conflit au sens politique de ce terme encore que l’ensemble de la filmographie de Nurith Aviv est, par certains côtés éminemment politique, il s’agit dans ce film de traverser, d’essayer de traduire, de rendre compte d’une expérience inédite à cette échelle : Un conflit dans l’entre-deux langues à partir de la même langue, l’hébreu !
Ce conflit résulte d’une mutation de la langue et génère des constructions aussi bien logiques qu’inattendues. C’est pourquoi l’ouvert, notion chère à Rilke, est emblématique de cette évolution.
Si ce film parle de l’ouverture de la langue à partir de la langue sacrée, de sa décongélation, terme qui est utilisé par un des auteurs interviewé et qui rappelle Rabelais (et sa langue congelée!), chaque écrivain est appelé tour à tour à commenter son expérience de l’hébreu ! Et c’est ce qui fait le grand intérêt de ce film.
Edgar Keret évoque une tension, Haviva Pedaya ressent un conflit entre écouter et parler, entre la maison et l’espace public, elle parle d’une gestation infinie des mots et Zali Gurevitch du conflit entre l’archaïque et la modernité. Quant à Michal Naaman, elle fait référence à son frère et au travail qu’il effectue sur les deux récits fondateurs du peuple juif et que résument les deux signifiants fondamentaux que sont émigration et étrangère té. On pourrait ici paraphraser avec mouvement et altérité, c’est-à-dire surtout mise en travail de l’altérité !
Dans cette renaissance d’une langue où celui qui parle retrouve un habitat pour s’exprimer, dans cette séparation avec la langue sacrée se joue quelque chose de fondamental car cette langue ne permettait pas à la question de l’être de trouver ses appuis. Dans cette renaissance, il y a donc comme un préalable, des préliminaires en somme, comme Lacan a pu les poser dans le traitement de la psychose.
N’y avait-il pas dans la langue sacrée comme un retranchement à entamer ? Et ne fallait-il pas, comme pour la psychose, essayer de la socialiser ?
Je vais y revenir.
Dans ce voyage qui va de Jérusalem à Tel Aviv, première ville édifiée par le peuple juif, la création de la langue parlée s’éloigne à la faveur de cette métaphore géographique de la langue sacrée. Cette mutation de la langue est illustrée par ce mouvement entre deux lieux.
Nurith Aviv est une grande cinéaste : Elle réussit à filmer quoi ?
Mais, cet appétit de transformation qui caractérise ce qu’est le sionisme en son principe. Evidemment cet appétit de transformation a des conséquences politiques. Pourrait-on inférer ici prudemment que l’état d’Israël qui n’a pas de frontières bien établies puisse rejouer cette question, au-delà du politique par ce conflit à l’intérieur de la langue précisément, comme si l’espace de la langue sacrée n’était pas vivable et que la survie se jouait d’abord et essentiellement dans la transformation de la langue.
Je pense aussi à une remarque pertinente de Jean Claude Milner sur les relations étroites entre la langue et l’état. De l’état théocratique qu’a connu Israël à la situation du début du XX ième siècle, il aura fallu que Ben Yehouda et quelques autres s’y collent.
Et malgré la férocité de sa détermination à aboutir et les dégâts provoqués dans sa propre famille, ce mouvement qui va de la langue sacrée à la langue parlée pourrait être celui d’une guérison : non pas la guérison médicale mais la guérison au sens analytique, c’est-à-dire au sens d’un advenir. La guérison analytique ne s’apparente t-elle pas toujours à une mise en mouvement où l’empreinte des traces détermine le futur ?
Entre la langue sacrée et la langue parlée les traces sont fécondes mais la langue sacrée est comme une langue clinique encore trop lointaine. A l’inverse, la guérison au sens analytique réclame une plus grande fluidité, laisse la clinique à sa réification et rejoint pour ainsi dire la prose, la vie quotidienne, et comme le dit si bien Zali Gurevitch rejoint la banalité de l’insulte.
Autre chose, il faut souligner dans ce film l’exceptionnel montage que réalise Nurith Aviv car quand Haim Gouri s’inquiète tout au début du film d’un appauvrissement de la langue, Orly Castel Bloom avec qui le film se termine parle au contraire d’un enrichissement de la langue avec l’araméen qu’elle utilise dans ses textes comme on trufferait un bon plat.
Cadrage, montage, ponctuation du temps et du mouvement entre chaque séquences, éclairage calculé au plus juste ce film fait surgir un autre langage, celui du cinéma qui est comme une grammaire avec ses règles de lecture qui doivent s’oublier derrière ce qui se montre. N’oublions pas que Nurith a travaillé avec les plus grands, Agnès Varda, Amos Gitaï, René Allio !
Saluons pour conclure l’exploit que cet essai cinématographique sur une langue accomplit puisqu’il réussit à faire parler et à lier par le langage du cinéma, la psychanalyse et le sionisme tous trois nés à la même époque.
C’est un fait véritablement unique !