Numéro 6 >> Le capital inconscient

Le capital inconscient

René Lew,

CMPP d’Ivry,

pour le colloque de l’ANCMPPT du 7 février 2009,

Vendre l’inconscient à l’encan ?,

novembre 2008-février 2009

 

 

 

 

Avant-propos

 

 

            Dire que la « crise » de l’automne 2008 est une crise des marchés financiers est une contradictio in adjecto, car le capitalisme n’est pas une affaire de marchés. Ion Elster le démontre très bien dans le livre essentiel qu’est Leibniz et la naissance de l’esprit capitaliste (trad. fse Aubier) où il différencie la philosophie et l’avancée scientifique de Leibniz rendant compte du capitalisme en fait détaché du mercantilisme dont Descartes reste encore tributaire. Fernand Braudel a la même position et mérite d’être lu de la même façon.[1] Bien que ce livre réunisse des conférences de 1975, les évidences qu’il décrit permettent aussi de comprendre la « crise » actuelle. J’en réunirai donc certaines remarques, sachant que lorsqu’on parle de « marché capitaliste », c’est précisément pour empêcher de reconnaître la spécificité du capitalisme.

            Braudel définit en effet le capitalisme comme « la façon dont est conduit, pour des fins peu altruistes d’ordinaire, ce jeu constant d’insertion » (p. 52) « du capital dans l’incessant processus de production ». Ainsi Braudel montre très bien la transformation inéluctable du système du marché en capitalisme du fait de l’accumulation en quelques mains des capitaux précisément retirés du marché. La valeur d’échange prend le pas sur la valeur d’usage, le crédit devient nécessaire…À noter ce lien que constitue l’hypothétique du capitalisme à la fonction signifiante : « Le capitalisme est d’essence conjoncturelle » (p. 65). « Privilège du petit nombre, le capitalisme est impensable sans la complicité active de la société » (p. 67). Braudel considère ainsi l’extension géographique du capitalisme suivant les époques et s’oppose à la thèse de Max Weber situant l’origine du capitalisme dans le puritanisme protestant, alors qu’il est évident que le « centre de gravité de l’économie mondiale » ne se déplace selon les périodes historiques que  pour des raisons strictement économiques, doublées de ce que le capitalisme offre de possibilités pour gravir les échelons de la hiérarchie sociale. D’où la thèse : « il y a des conditions sociales à la poussée et à la réussite du capitalisme » (p. 77). « Celui-ci exige une certaine tranquillité de l’ordre social, ainsi qu’une certaine neutralité, ou faiblesse, ou complaisance, de l’État » (ibid.) Actuellement, dirais-je, l’État sert même d’appui à un capitalisme sorti des enclavements nationaux. En retour « […] le capitalisme n’invente pas les hiérarchies, il les utilise, de même qu’il n’a pas inventé le marché ou la consommation » (p. 78). Il est le fruit de l’inégalité du monde (p. 97) et il reconduit cette inégalité en l’accentuant. Son « organisation », aujourd’hui comme à sa création, « continue à tournée les marché » ; en reconstituant par lui-même l’université du monde (p. 115), « ce capitalisme de haut vol [sic] flotte sur la double épaisseur sous-jacente de la vie matérielle et de l’économie cohérente de marché » (p.117), qui jusqu’à présent étaient plus étroites, et n’avaient pas encore triait à cette marchandise essentielle qui est constituée de l’argent.

            Actuellement le capitalisme est plus que jamais sous l’exportation des capitaux. De là l’embouteillage lorsqu’un goulet d’étranglement ne leur attribue plus la rentabilité attendue, et la nécessité de mettre à l’écart une part de cette capitalisation pour maintenir un taux de profit élevé. 

 

 

 

Introduction[2]

 

 

            La psychanalyse est politique car elle ne peut pas ne pas prendre en compte que l’inconscient l’est.

C’est à lire Lacan réinstituant à l’occasion la psychanalyse à partir de Marx que je peux soutenir que la psychanalyse est politique. La politique d’ailleurs ne s’y trompe pas : il suffit qu’elle vire au totalitarisme pour interdire la psychanalyse — la psychanalyse bien conçue, s’entend. Je ne préciserai pas directement ici mes thèses sur la distinction entre la psychanalyse bien conçue et le reste, cela se dévoilera suffisamment de mes options psychanalytiques sur la politique.

Je ne développerai pas non plus ce point central que le seul « traitement » de la « pathologie » (du pathos ?) psychique (existe-t-il du psychisme ?) est le travail de la parole, tel que la psychanalyse le met en œuvre radicalement.

Une notion essentielle pour lier psychanalyse et politique est celle de l’économie : pour moi, l’économie psychique (au sens de Freud) a la même structure que l’économie politique. Inversement, si la psychanalyse n’est en rien politique au sens courant du terme, c’est qu’elle agit par voie singulière alors que la politique prend les hommes en masses. La structure du groupe est suffisamment importante (Freud : Psychologie des foules [des masses] et analyse du moi [du sujet]) pour mériter un plein développement que je n’effectuerai pas plus ici. J’insisterai par contre sur l’incidence pratique des choix politiques du capitalisme libéral et social dominant la France actuelle (et l’essentiel du monde) sur la manière de faire se développer une cure psychanalytique en CMPP.

Quand je dis que l’économie psychique a la même structure que l’économie politique (et vice et versa), c’est que la structure du latent tel que la psychanalyse le met en évidence (que les éléments qui semblent, et bien plus sont, mais localement, opposés, sont en continuité globalement : structure mœbienne, ou plus généralement asphérique du sujet, distinct de l’Autre, de l’objet, du monde, localement, mais à eux identifiable globalement), c’est que la structure du latent sur le plan subjectif (de l’inconscient, du signifiant) est identique à celle du latent sur le plan de l’économie politique. Ainsi Marx ouvre le Capital sur l’équation fondamentale de la valeur qui distingue valeur d’échange et valeur d’usage, mais pour les rapporter l’une à l’autre, car la valeur (d’échange) n’est spécifiable qu’en termes de valeur d’usage. Je n’écrirai cependant pas (Marx ne le fait pas non plus, il précise simplement que, dans xA = yB, l’échange de valeurs, soit leur égalité ne peut s’appréhender que selon la valeur d’usage : la valeur d’échange de la marchandise A n’est accessible que dans les termes de la valeur d’usage de B), je n’écrirai cependant pas que

VE VU

et que VE VU

car ce serait contradictoire. Mais je dépasserai la logique du tiers exclu vers une logique autrement modalisée qui accepterait de soutenir que

ni VE VU

ni VE VU

ne se tiennent à la fois. Strictement l’une de ces égalités (ou inégalités) ne va pas sans l’autre.

Lacan a donc reconnu d’autant plus facilement cette structure logique propre à l’inconscient qu’il l’avait lue dans son adolescence dans Marx (édition Molitor, Costes, hélas pour la traduction, mais ça a suffit).

Je rassemblerai donc les prises de position de Lacan allant dans ce sens :

-       « Le premier qui a eu l’idée du symptôme c’est Marx. »[3]

-       « […] valeur de jouissance joue là le rôle de la valeur d’échange »[4] ;

-       le plus-de-jouir (calquant sur la plus-value, Mehrwert de Marx, le gain de jouissance de Freud : Lustgewinn, Lacan va même jusqu’à inventer Mehrlust) ;

-       sans oublier l’asphéricité fondatrice de ces fonctions (échange) et leur transcription en objets, symptômes et autres extensions d’une fonction d’abord donnée en « intension » (en compréhension, dit-on en mathématiques).

            Ces instruments conceptuels (valeur, jouissance, objet, symptôme, asphéricité) suffisent à redéfinir à la fois la politique du pouvoir jusqu’aux CMPP et à déterminer notre manière de viser à la contrecarrer et de défendre des  a priori analytiques, façon Lacan du moins, pour ma gouverne ;

-       sans oublier non plus le lien de la productivité propre à l’inconscient avec la production économique (créationnisme du signifiant).

Ainsi la maîtrise des dépenses, surtout en matière de santé — au sens large : santé psychique incluse — revient à vouloir gérer la plus-value en procédant par décentralisation : il est demandé aux médecins (fixons les idées sur les CMPP) de restreindre les frais qu’ils occasionnent en permettant aux patients de conforter-accroître leur force de travail au détriment de la plus-value qui échappe aux producteurs. C’est à prendre en considération au-delà des singularités subjectives : la progéniture du prolétaire (du producteur) fait partie, selon Marx, de sa la reproduction de force de travail. L’enjeu social du pouvoir (en régime capitaliste comme en régime « socialiste » à la soviétique) est la récupération et la gestion de la redistribution (relative, ou en quelques mains, ou large…) de la plus-value. Cela touche directement la pratique en CMPP

- d’une part, par le fait que l’activité thérapeutique de la parole ne saurait être que singulière, quand le pouvoir n’agit que par le biais des masses (par exemple « masse budgétaire » est métaphore sinon métonymie de « foule ») ;

- d’autre part, restreindre l’empiètement sanitaire sur la plus-value, pour en mettre d’autant plus en circulation, semble globalement essentiel au capitalisme (le soin n’est pas directement productif, il ne l’est qu’indirectement à renforcer la force de travail — comme l’école) ;

- en troisième lieu, la psychanalyse intervenant directement sur la jouissance du sujet (par « jouissance » j’entends la « fruition », le profit existentiel qu’il tire de ce qu’il met en œuvre, c’est le cas de le dire, pour vivre, en un mot jouir = vivre), elle renforce la jouissance narcissique (phallique) contre la jouissance de l’Autre et la jouissance phallique en faveur du plus-de-jouir qui entre en concurrence avec la jouissance de l’Autre..

FT → FT reconstituée + PV

J  → J  + PdJ

(PdJ = objet a de Lacan)

Sur un plan de structure, c’est la fonction (de production, comme toute autre) qui est insaisissable (en « intension ») et qui demande pour être saisie à être transcrite en objet (en « extensions »)[5].

f → f + o

 

Il y a donc à travailler la question du plus-de-jouir (Lustgewinn) en psychanalyse.[6]

Malheureusement tout discours libéral fait le lit du totalitarisme[7]. En l’occurrence le discours libéral français actuel, qui s’en prend à la médecine et à la psychiatrie (même si je ne défends ni l’ordre médical[8] ni la fermeture psychiatrique), n’est pas un facteur d’ouverture.[9] On ne saurait promouvoir une défense des structures de santé sans préciser en faveur de quelle(s) pratique(s) on œuvre.

Sur le fond, je dirai que ni la jouissance ni la parole ne peuvent se gérer, mais bien leur transcription en objet — assignable à une pratique et comptable pour une administration (une cure psychanalytique est alors réduite à la convention établie par avance de « tant » de séances). D’où l’enjeu sur tous les objets de transaction, condensant l’échange (de la parole) comme seul producteur (c’est la signifiance, productrice de signifiants, d’objets, d’images, d’écrits,…, eux-mêmes seuls producteurs au travers des sujets qui s’en font les supports.).

Les CMPP, comme toute « psychiatrie » concernant les enfants, sont à ce joint des enjeux de développement et de maîtrise (non tant des dépenses de santé, mais) des positions subjectives, éminemment sexuelles dans le grand champ de la production (matérielle ou signifiante). C’est aux médecins, en particulier, mais pas uniquement à eux, d’être attentifs à tous les facteurs de mise hors-jeu des enfants (hors-sexe du système français du handicap, hors-discours de l’autisme, hors-sujet des psychoses,…). Plus radicalement c’est à ne pas accepter tout ce qui, à terme, a valeur forclusive pour la jouissance et la parole, qu’on lutte contre le totalitarisme qui menace toujours[10]. C’est d’abord faire valoir l’incalculable de la jouissance et l’impossibilité d’en tenter la moindre gestion sans en passer par la mort (effective et non symbolique : comptabilité des « assurances » sur la mort), malgré ce qui a pu se dire du calcul de l’interprétation ou de la jouissance dans certains milieux lacaniens.[11]

 

*

 

L’autre abord de la signifiance (que le plus-de-jouir, la signifiance valant alors jouissance phallique) est le savoir.

 

 

 

L’enjeu sur le savoir (de la crèche à l’université) est essentiel, je n’insiste pas. La nouveauté serait plutôt le système panoptique[12] jeté sur le savoir en ce qu’il a trait à la jouissance. Au fond c’est la signifiance qui est récusée : le pouvoir n’admet plus de place vide (c’est le fond de totalitarisme dont il fait preuve) et donc d’articulé signifiant toujours ouvert sur Autre-chose (das Andere de Freud)[13]. Le sujet ramené à de l’objet à gérer (donc du « sujet » gérable dans ses désirs : publicité, loisirs, machines du progrès…) est un élément à orienter (loi d’orientation de 1975) : une place pour chacun (dit-on, car ce n’est pas le cas) et pas de place libre. Le comblement ouvre à la mort (taxinomie, ségrégation : même combat). Conception judiciaire de l’histoire (comme toujours accessible), alors qu’elle appelle à sa constitution progrédiente par réélaboration constante des éléments donnés comme antérieurs (rétrogrédience) : réversion entre l’après-coup rétrogrédient (où l’effet appelle sa cause à l’existence afin de s’en soutenir) et l’après-coup progrédient (de cause à effet).

En ce sens il n’y a pas d’inconscient machinique[14] sauf à produire un monde psychotique. « Le » signifiant ne saurait être donné d’avance (pas d’histoire à reconstituer à partir d’un « donné »), car il est tributaire de ce qu’il est censé produire :

 

 

 

 

 


 

 

 

il est donc ainsi une fonction d’hypothèse, se développant selon ce que la logique classique appelle une conditionnalité irréelle. Dès lors, c’est toujours pour les besoins de la cause (de telle cause spécifiable) que l’histoire se constitue comme ce qu’il est nécessaire de trouver écrit — et ça se paye pour chacun de ce qui s’inscrit dans son corps et de ce qui lui est ôté de ce corps (castration : pas d’en-soi du sujet).

Pour ma part, je ne soutiendrai de pratique médicale au CMPP que le fait que la psychanalyse ne saurait y être omise comme fondatrice du soin — même si c’est de moins en moins recevable par l’État.

C’est la complexification des dimensions de l’inconscient depuis le simplex signifiant (S1 → S2 ) qui s’entend, à l’encontre de la réduction de dimensions que l’État impose aux praticiens en s’appuyant sur certains tenants du biologique en psychiatrie (style AP-HP à Paris).

 

*

 

 

 

Début de bibliographie :

-Dany-Robert Dufour, Folie et démocratie

-       Pierre Kaufmann, L’inconscient du politique, P.U.F.

-       Le Coq-Héron : Projet GAMIN (1975)

 

 

 

 



[1]  F.Braudel, La dynamique du capitalisme, Champs, Flammarion.

[2] Je donne ici en introduction la proposition de travail que je fis à la commission de travail « Politique, économie, clinique » de l’ANCMPP en date du 20 octobre 2002. Sans suite.

[3] J. Lacan, Entretien avec des étudiants, Yale University, 14 novembre 1975, Scilicet 6/7, p. 34.

[4] J. Lacan, séminaire La logique du fantasme, 12 avril 1967.

[5] Ph. De Rouilhan, Frege, les paradoxes de la représentation, Éd. de Minuit.

[6] Cf. Marx, Théories sur la plus-value, t. I, II, III, Éd. Sociales.

[7]  Cela devient patent avec le pouvoir UMP, particulièrement depuis 2007.

[8] J. Clavreul, L’ordre médical, Seuil,

[9] Cf. R.L., intervention au colloque de Dimensions de la psychanalyse, Ouverture de l’inconscient, fermeture du psychanalyste, 1994.

[10] R.L sur le totalitarisme. Voir le fascisme larvé de Sarkozy

[11] Cf. Ornicar ?

[12] Jeremy Bentham, Le panoptique,

[13] Le moi et le ça, PB Payot p. 234, G.W. XIII, p. 249-250. Cf. R.L.

[14] Lacan, « L’Étourdit », Autres écrits, Seuil, p. 483.

 

 

 

 



imprimer l'article
Revue électronique de l’association Dimensions de la psychanalyse

Accueil | Administration | réalisé par DSOL