Numéro 7 >> Le capital inconscient (2ème partie)

Le capital inconscient (2ème partie)

René Lew,

CMPP d’Ivry,

pour le colloque de l’ANCMPPT du 7 février 2009,

Vendre l’inconscient à l’encan ?,

novembre 2008-février 2009

 

 

                                                                                       

Le capitalisme a plus d’un tour dans son sac pour se sortir des embûches qu’il suscite : en fait ses crises le régénèrent. Elles ont ainsi leur utilité. Le problème de fond reste quoi qu’il en soit celui de la plus-value dont les producteurs sont interdits de récupération ; mais rien n’assure qu’ils ne s’en démettent pas eux-mêmes, car il n’est pas dit que cette survaleur soit récupérable par tout un chacun. Sous cet angle il y a une antinomie entre la généralisation mondiale du capitalisme (étant entendu que la propriété du capital se réduit pourtant à un nombre de mains de plus en plus petit) et le fond inconscient de l’humain qui infiltre chaque sujet individuellement (mais tout autant selon des discours communs, cependant spécifiables dans leurs différences).

            Ainsi, ladite crise spéculative qui touche en cette fin 2008 toutes les bourses du monde n’est pas uniquement une réaction épidermique du capitalisme. L’organisation étatique qui vient (à mon avis, sans contradiction avec le système) à la rescousse du néo-libéralisme a déjà depuis longtemps porté ses fruits (ou plutôt ses épines) dans le quotidien des gens. Entendons par « organisation » celle des États comme relais du libéralisme économique.

            Le propos ici est de considérer comment actuellement en France les prescriptions de l’État, relayées par les tutelles institutionnelles, touchent la vie subjective, en particulier, pour ce qui nous concerne, au travers de la gestion des CMPP, mais plus fondamentalement les enfants et les familles. Le titre donné à cet article peut donc se compléter variablement selon ce qu’on veut impliquer des rapports du capital et de l’inconscient : le capital contre l’inconscient, l’inconscient comme capital humain, le capital comme inhumain… Ce que nous voulons souligner n’est pas neuf, mais il prend à chaque époque, y compris aujourd’hui, une modalité distincte, voire plus d’acuité. C’est que le capitalisme, — insistons : aujourd’hui peut-être plus qu’hier[1] — n’est pas uniquement un enjeu de production, mais qu’il diffuse largement au-delà de celle-ci, afin de modeler les sujets, autrement dit les inconscients, en dehors même de la production, pour en limiter les coûts annexes. Et ce n’est pas uniquement affaire idéologique, mais aussi un réel, que d’adapter les gens au système. Une part de la résistance qu’opposent sans le savoir les enfants à ce système est répercutée comme pathologie vers les CMPP, quand bien même nous ne souhaitons pas en faire une telle pathologie ni être des rouages du système. Il n’empêche que ce lien —donné comme « psychopathologique » quand il est répercussion subjective de ce que les discours imposent (tout compris : logique, appareils idéologiques, institutions…) — sera souligné en italique dans la suite du propos, afin d’indiquer à chaque étape de ce que je développe l’incidence des choix en particulier étatiques sur les gens. Un constat s’impose immédiatement : s’en sortir est une véritable course de handicap qui met en cause individu et société.[2]

 

 

1-Réguler l’économie / régir les inconscients.

 

 

1.1-Réguler l’économie politique

 

En fait la régulation de l’économie est un semblant : elle sert à calmer les esprits. Car il ne saurait être véritablement question d’interférer de façon nationale (étatisée) dans la production elle-même, puisque les grandes sociétés monopolistes sont internationales.[3] Les liquidités, renflouant en fait dans un premier temps les seuls organismes bancaires, mais très vite aussi les entreprises productrices, n’ont de raison d’être avouée que de garantir les petits épargnants — c’est-à-dire la population solvable —, en fait afin que le système tienne, un système de drainage de capitaux dont la multiplication des petites quantités se somme en une masse notable. Dans un deuxième temps, la production peut aussi être soutenue au motif, par exemple, de garantir l’emploi, ce qui n’y parvient jamais, puisque le licenciement économique est dans l’ordre de la productivité. Ce faisant ce sont des sommes énormes qui transitent du contribuable, via le budget de l’État et la banque de France (pour ce qui nous est proche), dans la poche de sociétés financières privées et à un moindre degré les sociétés de production, dans le secteur de l’automobile notamment. Façon d’utiliser la crise pour assurer une autre gravitation de la plus-value que celle qui s’instaurait par soi-même du système libéral. L’intérêt (c’est le mot) de ce transit de capitaux st même si évident qu’il est explicitement demandé aux groupes recevant cette manne de ne pas l’utiliser de façon trop évidente en bonus de rétribution de bénéfice aux actionnaires.

            Sur le fond, ladite crise — du moins pour le capitalisme — n’a en fait rien de déplorable (sinon ses contrecoups sur les petites gens et pour eux), car elle permet précisément au capitalisme d’effectuer un regroupement, une concentration financière, et ce faisant une concentration institutionnelle.  Par exemple Pfizer en profite pour aborder Wyeth et licencier à cette occasion 20 000 personnes dans le nord. Ainsi les taux de profit se maintiendront-ils pour les monopoles subsistants, grâce à une répartition modifiée, au détriment des sociétés peu « saines » du point de vue de la capitalisation et du taux de profit (c’est-à-dire insuffisamment agressives), qui sont éliminées (dépôt de bilan, faillite, absorption ou nationalisation) en ce qui concerne leur réclamation d’une part d’un gâteau qui ne s’avère apparemment pas extensible ni dorénavant suffisant pour un partage comme d’avant.

            Au fond, sauf quelques soubresauts, qui iront même en s’amplifiant, l’économie elle-même n’en pâtit pas au niveau de ses capacités productives. Ce n’est essentiellement pour l’heure qu’une question de circulation, avec pour effet certains ralentissements de la production, avec là encore un effet d’assainissement au sein du capitalisme. Car, même quand ce retentissement implique une baisse de production et un chômage technique, ce n’est pas nécessairement comme une conséquence mécanique, mais la « dépression » économique peut être l’occasion rêvée de « dégraisser » (comme on dit) ce qui apparaît être un surplus d’employés (de producteurs) du point de vue du capitaliste. Façon, en France, de ramener au SMIC des salaires plus conséquents. C’est encore plus évident aujourd’hui que le baby-boom arrive à la retraite et que l’IRCANTEC, entre autres caisses, annonce son incapacité à maintenir un niveau de retraite satisfaisant : les raisons se conjoignent, et la crise a de multiples sources — mais toujours au détriment des mêmes. C’est aussi l’aveu (entendu sur R.F.I. le 26 novembre 2008), de la directrice de General Electric pour l’Europe, que c’est la prévision d’un contrecoup de la spéculation sur la production, la prévision d’une récession dans la production, qui amène, paraît-il judicieusement, à baisser, c’est-à-dire à adapter aux prévisions, la production elle-même, dans la supposition d’une baisse de la demande, afin qu’il n’y ait pas de surproduction de stocks ou pour le moins c’est là une manière de gérer les stocks. Mais, ce faisant, c’est la récession elle-même que ce « réalisme » induit. Aussi la « crise » n’a-t-elle rien de fatal — ce n’est que le résultat des choix capitalistes, et au niveau spéculatif et au niveau productif. Bien sûr l’État — y compris aux États-Unis— ne nationalise que les groupes malades, incapables de demander leur part de surproduction valorisée, c’est-à-dire de participer à la curée. Dans cette position ces groupes en voie de disparition ne réclament plus leur supplément d’objet (la plus-value), mais deviennent eux-mêmes objets. La dépression économique est ainsi proche de la dite dépression psychique : l’ombre de l’objet tombe sur le sujet. De là la mélancolie ambiante.

            La disparition du capitalisme monopoliste d’État au profit de grands groupes extra-nationaux signe la fin des liens d’État étroits avec le capitalisme monopoliste national.[4] L’impérialisme n’est plus non plus un impérialisme d’État. La configuration des limites de l’action des États est dès lors identique à ce que mathématise la topologie générale :

- non pas la « patate » :

 
 
 
 

qui enserre ses monopoles dans la limite des actions nationales et impérialistes vis-à-vis de l’extérieur – mais une limite sans cerne géométrique (ou géopolitique) défini :

 

 

                                                                                                           

 

C’est dire que l’impérialisme prend une allure moins catégorique que celle tenant aux frontières.

 

 

            1.2- Économie politique / économie subjective

 

            Afin de considérer les effets subjectifs de la crise capitaliste, je soutiendrai maintenant que le passage d’un champ d’expérience à l’autre est immédiat du fait que l’économie politique a la même structure que l’économie subjective.

            Pour moi, l’économie inconsciente, s’établit en effet sur la fonction signifiante comme fonction d’échange dans le langage, une fonction toute hypothétique du point de vue de la psychanalyse, lequel se distingue de celui de la linguistique ; et cette fonction signifiante prend donc, selon une configuration d’après-coup à la fois rétro- et progrédient,

 

une structure asphérique (mœbienne), productrice d’objet par coupure. C’est que l’absence d’existence ontologique du signifiant implique qu’il soit tributaire d’une conditionalité irréelle, telle que l’effet appelle sa cause à l’existence afin de s’en soutenir. Une telle cause n’est donc que supposée afin de pouvoir juger de l’effet. La continuité signifiante s’établit sur et établit ainsi l’altérité signifiante. Et de même (il suffit de lire le premier chapitre du livre I du Capital de Marx) la valeur d’échange est à la fois bien distinguée de la valeur d’usage, sans pourtant pouvoir être spécifiée autrement que dans les termes de cette dernière. Là encore la structure asphérique est donc de règle (ces valeurs sont localement distinguables, mais opèrent globalement en continuité).

À tout coup, cette structure commune du ni- ni- (ni simplement identiques, ni simplement différents) fait le joint entre les deux champs de l’économie, celui du sujet de l’inconscient et celui de la politique. Aussi les passages de l’un à l’autre champ ne sauraient s’effectuer que par l’intermédiaire des points communs de structure qu’ils mettent chacun à sa façon en œuvre.

 

 

            1.3- Régir les inconscients

 

            La différence cependant, entre économie politique et économie subjective, concerne donc essentiellement le mode d’appréhension subjective de chacun de ces champs selon de toute façon leur commune structure. L’économie inconsciente — si elle permet les échanges — individualise les actions subjectives dans un corps. Elle est ainsi nécessaire à fabriquer des travailleurs, les seuls à produire de la plus-value. Même si la récupération de la plus-value est d’un ordre privé, il n’empêche que celle-ci s’insère dans le capital en général selon un mode de régulation, efficace ou non, qui constitue proprement le capitalisme impérialiste extra-national. Le passage à ce niveau du général est strictement politique et nécessite d’autres « prises » que singulières. De là l’antinomie foncière entre capital et travail, déjà en-deçà de l’exploitation capitaliste.

            Encore faut-il — et c’est là la tâche des États — qu’à l’autre bout de cette chaîne (d’échanges) le producteur prenne bien sa place dans le système, c’est-à-dire de façon productive là encore. Mais — comme pour les sociétés capitalistes — divers types de symptômes politiques, ayant des contrecoups sur les individus, se font jour, en particulier quand il s’agit de mettre une bonne fraction des producteurs potentiels sur la touche (chômage, revenu minimal, handicap, etc.). Seuls certains deviendront effectivement producteurs. Régir les inconscients, a pour tâche de séparer les futurs producteurs (et la « maîtrise »), bien adaptés à leur tâche, de ceux qui seront reversés en marge de la production.

            Un premier niveau de symptomatologie se fait donc déjà jour en lien avec ces constats, tenant à l’impossibilité pour beaucoup de travailleurs potentiels d’accéder au système du travail, sans même de perspective de normalisation, c’est-à-dire d’intégration, voire sans perspective de lutte ;

- cette absence de perspective est très large, elle concerne l’emploi, les ressources, l’insertion sociale, etc. ; une éradication de certains aspects du désir en dépend qu’on voit se manifester comme dépression sous diverses formes, en particulier selon une opposition sphérique : à la dépression sociale fait pendant l’excitation subjective ;

- l’absence d’adaptation au travail selon l’ordre capitaliste prend déjà son départ dans l’école et les laissés-pour-compte sont définis dès l’enfance, de là ce symptôme étendu d’échec scolaire et la façon dont l’État néo-libéral justifie de manière eugéniste et fasciste la responsabilité de cette création de « casseurs » par une génétique présentée comme probante dès 3 ans ;

- l’absence de place dans le système implique donc pour certains marginalité, et précarité, non sans contrecoup de cette désocialisation dans un style subjectif parfois psychopathique comme on dit.

La contrepartie de l’inactivité professionnelle se fait donc jour dans l’extension des symptômes d’hyperactivité et d’instabilité. À la mise à nue des corps dans le capitalisme[1] font suite les multiples symptômes corporels (somatisations, assuétudes, etc.) qui émaillent la vie des jeunes et des moins jeunes en les dénudant dans leur habitus.

 

 

2- La gravitation du système dans ces divers champs

 

 

            2.1- Deux modes fantasmatiques

 

            Le regroupement monopoliste et financier est en fait assez comparable à la réduction du nombre d’associations gestionnaires dans le secteur dit médico-social en France. À la baisse tendancielle du taux de profit fait suite dans ce secteur aussi une baisse des coûts de gestion, nécessaire pour le pouvoir.

Ces coordonnées sociales ne sont évidemment pas sans répercussions sur les sujets : non seulement, aujourd‘hui comme avant, c’est toujours la castration, le refoulement et l’œdipe qui impliquent et développent la répression sociale[2], mais en retour la société renforce les conditions de la névrose en supprimant les jonctions sociales du désir au-delà de son étayage familial, et réordonne les possibilités d’expression de celui-ci sur un plan sexuel et plus radicalement pulsionnel en l’inscrivant dans une fonction de démenti (Verleugnung) de ses cadres œdipiens pour jouer globalement du défaut de ce qu’elle semble promettre (Versagung), publicité à l’appui. De là la frustration que la société engendre, ne laissant guère d’autre alternative au sujet que de renoncer (Verzicht) à tout gain de jouissance (Lustgewinn) sinon dans la violence, zen plus de leur rapport ambigu à la consommation. Mais cette violence est le pendant individuel de celle du système.[3] L’enjeu n’a donc pas trait uniquement aux coûts de production à limiter, mais, pour qu’il y joue un rôle reconsidéré, au type de sujet en cause dans la production. Particulièrement la société infantilise le producteur, et déjà lors de sa formation en accroissant le temps dévolu à sa jeunesse (longueur des études, chômages des jeunes…) La contrepartie en est une sexualité plus tôt adultisée, même si pas mature. La société globalise en effet aussi de cette façon les personnes, prises entre obligation et interdit, contradictoirement associés et non pas en continuité (asphérique). Si la période de latence délimite la place d’une ouverture à l’éducation et aux apprentissages intellectuels, l’accroissement du temps d’étude (qui pourrait en retour augmenter le temps de latence) a paradoxalement pour effet une sexualisation précoce.

Les contradictions sont ainsi parties prenantes du système. À la fois la valeur (entendons : la valeur productiviste) de la force de travail doit être maintenue à un niveau conséquent pour la production elle-même (y compris la production de plus-value), et quoi qu’il en soit la production de cette valeur particulière que possède la force de travail doit voir son coût de production diminué. C’est pourquoi la réduction de cette antinomie passe par un glissement de son expression du champ de l’économie politique au champ de l’économie subjective. C’est en effet le sujet lui-même qui est requis de travailler (produire) sans pour autant revendiquer en retour de part substantielle des intérêts qu’il produit. Le procédé n’est pas neuf, mais aujourd’hui c’est dans la façon de prendre subjectivement sur soi cette économie que le système opère. Des pans entiers de l’économie (en particulier quand elle ne produit pas de plus-value conséquente) persistent à appeler à une consommation accrue quand sur d’autres plans c’est l’inverse. Ainsi des « biens » culturels qui sont effectivement le parent pauvre de l’économie, ainsi des investissements lourds des ménages (accès à la propriété par exemple)… Aussi voit-on le paysage urbain se modifier : disparition de la petite fabrication — charcuteries— et de la petite distribution alimentaire, disparition des librairies, des cinémas, etc., au profit — c’est symptomatique — de l’ouverture d’agences bancaires (!) et de succursales de grandes marques internationales de vêtements.

Il y a assurément une contradiction entre le coût de production de la force de travail (au niveau scolaire, au niveau familial, au niveau des divers apprentissages, …), pourtant nécessaire à garantir un niveau élevé de rentabilisation, et la mise en œuvre de cette même force de travail, correspondant à rémunérer les capitaux investis et réclamant des profits. (Je ne sommes pas là dans la spéculation, mais strictement au niveau productif lui-même.) Or cette antinomie, classique depuis Marx, entre, pour le répéter, le capital et le travail, celui-ci alimentant celui-là (c’est le vampirisme dont parle Marx), n’est plus considérée au niveau d’un individu (on parlait de la journée de travail du prolétaire, répartie entre les temps différenciant la valeur nécessaire pour reconstituer la force de travail et la survaleur, en un schéma statique), mais au niveau du système mondial. C’est dire que le problème est noyé dans son extension. L’exploitation ne se contente pas d’opérer au niveau des individus (bien sûr, cela subsiste), mais aussi au niveau de la « réalisation » des coûts à un niveau d’organisation du travail et du surtravail en termes de masses : la contradiction ne passe plus uniquement au sein des individus mais pour beaucoup entre des fractions notables de la population, dès lors divisée entre « nantis » (en apparence uniquement : ceux-ci ne sont nantis que de travail) et marginaux.

Parallèlement, afin d’estomper leur communauté de structure, l’ordre capitaliste opère selon des catégories, variables dans chaque champ de l’économie politique et de l’économie subjective : le rapport à l’individu se fait en termes de plus-de-jouir, quand la plus-value devient généraliste (touchant tous les secteurs de l’économie via la bourse) et universelle (touchant le monde entier via l’ensemble des bourses). Comme le plus-de-jouir ne peut être que particulier (aussi incommensurable que soit l’objet a à l’égard du Un fixant la singularité et renvoyant à l’Un-Père de la dite horde freudienne), selon une réversion de l’objet a et du sujet, il ne peut être de l’ordre de la plus-value qui s’universalise en capital. Pas de capitalisation collective des plus-de-jouir. Du moins, chacun se réfère au sien qui constitue son propre capital inconscient. Sont donc situés en parallèle (1) un « fantasme » mondial de récession, mis en pratique par la spéculation — donc plus exactement une idéologie, puisqu’il n’y a pas d’inconscient collectif — et (2) le raccord de celle-ci à un fantasme individuel qui fonde le sujet sur le rien, mais aujourd’hui, pour nombre de gens, sans perspective de prendre véritablement en compte ce rien comme cause efficiente.

La structure spéculative du capitalisme expansif a pour contrepartie la structure spéculative, conjecturale de la fonction signifiante dont s’organise spéculairement le sujet.

 

 

2.2- Le capital se meurt, l’inconscient ne se rend pas

 

Dans cette réduction de la rentabilité du capital lui-même, il n’y a que les producteurs, comme sujets, à faire fructifier la force du travail (et rentabiliser encore le capital comme depuis toujours). Cela implique un devenir particulier des plus-de-jouir comme récupérables, si faire se peut, en tant qu’en-plus par les sujets, quand la plus-value ne l’est pas. La plus-value finit en capital mort, quand le seul capital assurément circulant et véritablement productif est la force de travail, démultipliée par les machines et circulant autant qu’on déplace celle-ci d’un pays à l’autre. L’État, quel qu’il soit, a donc pour fonction essentielle de réduire la disparité plus-value/plus-de-jouir au plan national, qu’il se présente comme socialiste (au sens stalinien) ou non. À défaut de pouvoir peser sur le capital international, il ne reste à l’État que la jouissance sur laquelle intervenir, jouissance à considérer comme un rapport spécifique à chacun, chaque sujet, de la jouissance phallique à ce qui se maintient de mortifère en son sein comme autre jouissance, autrement dit la jouissance de l’Autre : JΦ/ JA/. . Or l’idéologie infiltre cette jouissance de l’Autre. Comme la mort faite capital. Seule la jouissance phallique soutient la force de travail et la production. La jouissance de l’Autre rend plutôt compte d’un versant négatif de la jouissance (Unlust), versant valant comme celui de l’Autre. Ici il ne faut cependant pas confondre le mortifère et ce que Freud appelle « pulsion de mort » et qui est de l’ordre de la déconstruction (destruction) nécessaire à toute construction, à toute élaboration de forces nécessaires au travail. Freud parle d’ailleurs d’exigence de travail pulsionnel pour rendre signifiante, dirons-je, l’excitation. Aussi voit-on de plus en plus s’exacerber la sexualité des enfants.

Mais quelle que soit la façon dont l’idéologie infiltre ainsi le sujet à partir de la JA/ ., ce sujet a, comme toujours, toute latitude de ne pas répondre aux exigences de celle-ci, et donc du pouvoir (sous-entendu : d’État, ou patronal, …). La jouissance phallique lui autorise en effet une construction de soi et du monde (selon ses propres critères) qui soit telle qu’elle lui permette de tirer profit du monde, y compris des conditions d’existence difficiles qui peuvent y être les siennes. L’échec de cette position, relative à la raison d’être du plus-de-jouir comme un rien, induit ladite pathologie. Je prends en effet tout remplissage de cet espace de l’objet en tant que perdu, chu, manqué, etc., comme un trop-plein pathologisant, en particulier en ce qui concerne la psychose, comme position fixée dans la structure au travers de son abord extensionnel. La pathologie est ainsi le pendant (par complémentation mal venue du sujet) de l’évidement nécessaire de celui-ci (en termes d’objets) dans le système productif. En face du travail social (comptabilisé en heures quotidiennes opposant travail et surtravail, valeur et survaleur), le travail de l’inconscient reste ainsi le seul productif, du moins s’il est ouvert (clivage, manque, métaphore,..)[4]. Car il est fondé sur une autre temporalité, celle de la réversion entre locuteurs dans l’échange qu’est la parole. (Deux schématismes en complexifient la « donne », i.e. construisent celle-ci : la structure mœbienne de la parole, selon sa qualité énonciative chez Benveniste[5], et celle de la tierce personne dans le Witz[6] selon la reconstruction qu’en suggère Freud.[7])

C’est depuis cette disparité des jouissances — et Freud déjà le soulignait — que l’inconscient n’oublie rien : il ne se rend pas aux cadres idéologiques qui fournissent un moule aux sujets fatigués d’avance de répondre aux exigences (dites pulsionnelles) des fonctions signifiantes rapportables à l’Autre en sa demande.[8] Tout dépend de la structure d’échange en cause, d’une part, mais aussi de ce qui s’avère véhiculé dans cet échange, d’autre part. Sur la structure, nous avons déjà vu que la réversion entre locuteurs calque la force de travail sur la jouissance phallique. Écrit en termes de paires ordonnées, cela se présente comme

(JΦ→ (→JΦ→ PdJ))

et

(FT→ (FT→ PV)).

De là, l’on peut dire que la force de travail est, comme capital inconscient, la reprise (au plan social de l’économie politique) de l’en-plus qu’est l’objet fantasmatique et pulsionnel (le plus-de-jouir) au plan subjectif : (JΦ→(JΦ→ [FT→[FT→PV]]).

En termes de contenu, c’est le sujet qui est mis en œuvre (narcissiquement) par la jouissance phallique, alors que l’on est plutôt sur le versant de l’objet quand il s’agit du monde et de l’idéologie. Rien de plus « déprimant », disons plus exactement : attristant, que la stagnation ou plus probablement le retour du sujet au niveau de l’objet qui a pu lui servir de référent. Ou tout autant : la façon dont le sujet ne se sépare pas de l’Autre dans lequel il se noie.

            Aux deux modes fantasmatiques considérés précédemment font suite deux modes de jouissance que le sujet assume ou non dans leur disparité en reconnaissant ainsi en quoi il se doit de prendre sur soi la double orientation du distinguo plus-value/plus-de-jouir.

 



[1] Cf. R.L.,

[2] J. Lacan,

[3] S. Freud, Malaise dans la civilisation, trad. fse P .U.F, 197  ,   pp.   .

[4]  Sur ouverture/fermeture, cf. J. Lacan, « Position de l’inconscient », Écrits.

[5] 

[6] 

[7] R.L.

[8] Pour Lacan : ( S/   <> D)



[1] J’en parlerai en cours de route en reprenant des éléments historiques rappelés par Fernand Braudel.

[2] Sur le collectif, voir J. Lacan, « Le temps logique… », Écrits.

[3] Voir les discussions du G20 à cet égard et les préventions de G. Bush par exemple contre un accord international entre États sur la régulation du capitalisme, en novembre 2008.

[4]  Sauf ces particularités de l’usage de l’État par certains (Bush, Berlusconi).



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