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Le désert croît...

 Luc Richir
« Le désert croît, écrit Nietzsche, malheur à celui qui protège le désert. » Celui qui cultive le désert depuis la nuit des temps a pour nom « homme ». L’apparition de l’humanité est sans doute la plus grande catastrophe écologique de l’histoire planétaire. « Malheur à qui protège le désert » signifie : malheur à qui protège l’homme, celui que Blanchot appelle « le dernier homme ». Cet homme « qui nous ouvre sur le soupçon d’une pensée qui ne se laisserait pas penser », a le visage de la misère, de l’exploitation la plus accablante, il survit à des guerres qualifiées d’ethniques par ceux-là mêmes qui les manigancent depuis leur cabinet ministériel ou leur conseil d’administration. Plongé dans l’oeil du cyclone, il porte le masque d’une indifférence douloureuse. Dès lors, pourquoi ne pas cultiver le désert comme Candide son jardin ? Apporter notre ventripotente contribution au développement planétaire de la pulsion de mort ? Au nom de qui — ou de quoi — résister à l’attrait de la puissance que la technologie met à notre disposition, au malin plaisir d’éradiquer toute vie de la surface du globe ? L’outrage que Sade rêvait d’infliger à la nature et qu’il enrageait de voir tourner à l’avantage de sa souveraineté, nous sommes aujourd’hui en mesure d’en savourer les prémices.

Or il est un mal plus dévastateur que celui qui attente aux jours de la terre. Rares sont ceux qui l’identifient comme tel, innombrables ceux qui le glorifient en le parant des lauriers plastifiés du progrès. Ce mal, Victor Segalen le stigmatise en évoquant les musées américains: « Voici un peuple importé, vieux de cent ans à peine, sans ancêtres, sans traditions puisqu’il a brisé sa filiation ethnique, qu’il a supplanté, dévoré les autochtones par tous les moyens possibles de destruction légale, et que maintenant il s’applique à les faire revivre, ces vieux peuples, recueille pieusement leurs débris, reconstitue lentement leurs cultes et leur mémorial.»

Pierre Clastres attribue la paternité de ce désastre au capitalisme. « Que contient la civilisation occidentale qui la rend nettement plus ethnocidaire que tout autre forme de société ? C’est son régime de production économique, espace justement de l’illimité, espace sans lieux en ce qu’il est recul constant de la limite, espace infini de la fuite en avant permanente. »[1] La menace réelle d’anéantissement, l’arme de destruction massive dont les terroristes assermentés de ce monde nous bassinent les oreilles, c’est aux mouvements tentaculaires de l’économie de marché que nous les devons. L’expansion mortifère du capitalisme est non seulement incoercible mais encore indissociable du mythe identitaire de la nation et de la citoyenneté. Sans compter que tout génocide est précédé d’un ethnocide, préparé par une destruction de la culture indigène ainsi que l’ont démontré les tueries du Rwanda à la fin du XXe siècle (“épurations ethniques ” programmées par le délire raciste des colonisations allemande et belge [2] massacre des Indiens Aché du Paraguay planifié par le régime néo-nazi du général Stroessner. « La Shoah des juifs d’Europe et la Shoah des Arabes d’Israël sont une seule et même Shoah pour le peuple juif », écrit le poète Avot Yeshurun [3].

« La rupture avec le passé, décrite par d’autres comme la transition au mode capitaliste, je la définis comme le passage de l’égide du genre au régime du sexe, écrit Ivan Illich. Je considère que la disparition du genre vernaculaire est la condition déterminante pour l’essor du “capitalisme ” et d’un mode de vie entièrement soumis à la marchandise industrielle. » [4] La psychanalyse n’a pas peu contribué à cette diabole où les économistes, tant libéraux que marxistes, n’ont vu qu’une étape immanente et nécessaire au développement des « forces productives ». Tant que le genre vernaculaire a pu maintenir les obligations de voisinage et de solidarité indispensables à une économie littéralement domestique, le capitalisme a rencontré des résistances qu’il a dû briser avec une sauvagerie inégalée à ce jour.

Les sociétés qui pratiquent encore la « triple obligation de donner, de recevoir et de rendre » — autrement dit le don tel que le conçoit Marcel Mauss — sont condamnées à disparaître. Nul homme nouveau n’en ressortira. « Il ne s'adressait à personne. » C'est ainsi que Maurice Blanchot parle du dernier homme. Cet homme n'annonce rien, ne promet rien, ne dément rien. Ce qu'il suggère par sa présence — si discrète qu'elle se glisse dans l'ombre d'un effacement furtif —, c'est que l'humanité n'a jamais commencé et que, loin de justifier l'espoir d'une fin, l'homme est infirme d'une histoire qui n'a jamais eu lieu. S'il ne s'adresse à personne, c'est qu'il n'y a personne à qui parler. C'est en ce sens qu'il est le dernier, muré dans un soliloque halluciné. Tout ce qu'il peut faire, c'est se parler, écouter le murmure d'une parole transitive où l’ego se perd dans l'inanité du langage.

Le dernier homme est sans mémoire. Il ne fait que passer. Mais il n'est jamais passé, n’est jamais révolu. C'est pourquoi il est le dernier, impossible à compter, toujours en surnombre : «un de plus, seulement un de plus. » Cet homme répugne à l'idée que l'humanité se fait d'elle-même. Il vient de nulle part, tantôt si proche que nous ne remarquons pas l’infirmité de sa présence, tantôt si lointain qu’il semble ignorer jusqu’à lui-même. Et pourtant il vient, il revient de l'oubli où nous l'avons relégué. L'espèce industrielle en est excédée. Intègre-t-elle le dernier homme qu'il en survient un autre, celui que l'on espère ultime. Incessant, inépuisable, il est celui qu'on veut éliminer jusqu'au dernier. Le dernier homme est celui qu'on tue, Abel voué à mourir d'une mort manigancée par l'idée que notre civilisation se fait d'elle-même : un tout, une « société ».

 

 

 

 


[1] Pierre Clastres, Recherches d’anthropologie politique, Edition du Seuil, Paris 1980, p. 56.
[2] Lire à cet égard le livre de Colette Braeckman, Rwanda, histoire d’un génocide, Fayard, Paris 1994, ainsi que Dominique Franche, Rwanda, généalogie d’un génocide, Editions Mille et Une Nuits 1997.
[3] Avot Yeshurun, La Faille syro-africaine, Actes Sud 2006, p. 11.
[4] Ivan Illich, Le genre vernaculaire, p. 251


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