Numéro 4 >> Le premier schéma de Freud

Le premier schéma de Freud

 

Jeanne Lafont   - Le premier schéma de Freud  - manuscrit G du 7 janvier 1895  -  1

          (Extrait de la thèse de philosophie,  Les schémas de Sigmund Freud, introduction  à la topologie lacanienne », soutenue le 4 avril 2008 à la Sorbonne)

En janvier 1895 Freud envoie à Fliess le premier schéma dans un manuscrit qui a été nommé d’une lettre, G. Il nous semble qu’il faut le comprendre dans une articulation avec la formation en neurophysiologie où Freud fut chercheur. 

De 1877 à 1897 avant même qu’il soit nommé Privatdocent en 1885 ; Freud est un chercheur en physiologie. Il dresse la liste de ses travaux au moment où, privatdocent, il postule pour le poste de professeur «extraordinaire de l’université de Vienne. [1]  Son premier travail concerne « la structure fine des organes lobés, décrits comme étant les testicules de l’anguille ». Ce sont des travaux qui regroupent des tableaux et des figures qui représentent la cellule à l’étude, ou la méthode de préparation. Pour son troisième travail, en 1878, Freud note « avec quatre planches et deux bois gravés » qui représentent les cellules des « ganglions spinaux de la moelle épinière de Petromyzon. » « leurs cellules nerveuses montrent toutes  les transitions de la bipolarité à l’unipolarité avec division en forme de T des fibres. » Il s’agissait en effet de revenir sur la théorie classique selon laquelle les cellules « des animaux supérieurs étaient réputés unipolaires ».

Freud note en tout 38 travaux. En 1886 on voit apparaître une observation chez un « homme hystérique ». L’étude reprend les thèses du Dr  Konigstein. Et il faut attendre l’année 1891 pour que se précise l’orientation de Freud avec « sur la conception des aphasies ».

 

L’année suivante Freud publie « Un cas de guérison hypnotique, accompagné de remarques sur l’apparition de symptômes hystériques ».

En 1893, il est associé à J. Breuer pour une communication sur « les phénomènes hystériques ». La même année il publie un « Contribution à la connaissance des diplégies de l’âge enfantin où sont traitées « l’histoire, l’anatomie pathologique et la physiologie [2]» ensemble, « illustré par 53 observations personnelles » Freud conclut « si bien que l’hypothèse de relations intimes et exclusives entre types cliniques et modifications anatomiques est également à écarter ». Il travaille bien sur la liaison du  système nerveux et des symptômes hystériques. Pour le prouver, même si l’histoire ne l’a pas tant retenu, il produit des observations, des planches et des dessins qui sont issus des autopsies, de l’ouverture des corps une fois morts. Ce point de départ d’anatomie pathologique est important pour comprendre comment est né le schéma freudien.

Ainsi les trois premiers schémas qui sont retenus par Jones et Marie Bonaparte pour figurer dans la naissance de la psychanalyse datent de 1895, l’année des « Etudes sur l’hystérie » publiées avec J. Breuer. Il n’y a pas de schéma dans les études sur l’hystérie, mais dans ces années là pourtant, où s’origine la découverte de la psychanalyse, Freud utilise le schéma dans sa correspondance.

 Les trois premières figures font partie du manuscrit G de janvier 1895, la partie V. Le premier s’étale sur une page entière et les deux suivants sont présentés comme des développements  de ce premier schéma.[3]

 

 

 

En effet Freud se réfère à cette figure comme à un schéma. «  D’après le tableau schématique dont je me suis souvent servi » dit-il à la page précédente. Le schéma résume plusieurs possibilités «  deux cas peuvent se présenter ».  Ainsi commence l’aventure des schémas freudiens. D’emblée la question du résumé est centrale. Freud passe de la valeur pédagogique d’un raccourci que permet le dessin, à une valeur explicative : le dessin peut être utilisé de manières différentes, pour faire valoir, avec une seule présentation, deux modes de cette présentation. Le schéma est à la fois neurologique, dans une version fonctionnelle, mais aussi conceptuel et heuristique. Freud reste dans la confusion entre divers champs et le soutient en termes de prosaïsme. Il est intéressant alors de repérer quels processus logiques sont à l’œuvre dans cette utilisation. Il y a la découpe et la  circulation, deux termes que nous retrouverons tout au long de son œuvre.

 

D’abord le dessin, même s’il est fabriqué dans une imitation de la figure médicale, est déjà une conception. Freud se situe sur le terrain médical d’une organisation des maladies nerveuses avec le souci de rendre compte du lien de l’organisation physiologique avec le psychique. En même temps ce dessin est médical : le « centre spinal » par exemple est une dénomination médicale d’une « glande » qui existe dans les descriptions anatomiques du corps. Pourtant le schéma est déjà un condensé entre deux univers, celui des dénominations médicales, glandes et organe dit terminal, réflexes, et la découpe, conceptuelle, en croix, de deux limites, moi et non moi, et soma et psychique.

Le terme de « voie » qui traverse les limites en croix est une condensation entre d’une part la voie nerveuse ; et d’autre part l’élément du mouvement, et de la circulation.

Freud a travaillé sur les nerfs comme physiologiste, puisqu’on lui doit un mémoire sur l’influx nerveux, comme moyen de transport d’une information.

D’autre part les lettres qui sont à l’origine du schéma du trajet. S.S. soit les « excitations sexuelles somatiques »  (en bas à gauche du schéma) ne sont-elles pas déjà d’un autre ordre, linguistiques, comme les signes dont la caractéristique principale est le mouvement lui-même.

Ainsi le schéma emporte dans la figuration qu’il donne du problème ancien entre l’esprit et le corps, l’extérieur et l’intérieur, la constitution de quatre secteurs entre ces deux limites, disposées en croix.

 

Ces deux limites conceptuelles donc, ouvrent à une localisation du « groupe psychique ».

Que montre ainsi Freud ? D’abord il conçoit le « moi » de manière fonctionnelle, comme une limite entre le monde extérieur et le monde intérieur, dit « groupe psychique », et non pas comme une substance. Encore moins faudrait-il dire un objet d’étude ?  Le moi est réduit à cette limite. N’est-ce pas une conséquence du schéma lui-même ? A la fin de son enseignement, cette limite, en quelque sorte, deviendra une fonction d’une des instances psychiques. Quand le « groupe psychique » aura été divisé en plusieurs lieux, Freud fera du « moi » cette fonction de limite avec le monde extérieur, comme protection ou comme écran.

L’autre limite, ligne de la croix, Freud la dénomme « limite somatico-psychique ». Elle deviendra le concept de pulsion, en tant qu’il est « la mesure de l’exigence de travail imposé par la liaison du psychique avec le corporel » en 1915 dans la Métapsychologie.

Le groupe psychique n’est qu’un losange dans un du quart de ce savoir qui se cherche sous l’égide de cette figure. Ne voit-on pas déjà comment s’invente un coup de force qu’autorise en fait le schéma lui-même et le paramétrage de l’espace de la feuille qui rassemble les éléments physiologiques du circuit et la localisation selon ces deux limites, qui sont pensées « d’un seul coup d’œil » dans l’espace.

Cette localisation ne s’appellera-t-elle pas dans la Métapsychologie la « topique ». Le schéma unifie d’un côté la physiologie (certes résumée et raccourcie) des circuits neuroniques, et cette conception de lieux différenciés.

 

Reste ce « soma extérieur » quart du schéma à droite et en bas.  Ne vient-il pas attraper dans la localisation, le terrain de l’expérience clinique ? Avec le codicille d’une interrogation de la sexualité qui donne comme nature de ce quart, cet incroyable « objet sexuel en position favorable », image assez scabreuse qui ne fait pas peur à Freud, médecin. N’y a-t-il pas aussi dans ce quart comme une préfiguration du grand Autre, chez Lacan, soit (comment dire ?) l’internalisation d’un élément extérieur au fonctionnement de la psyché, (A) ou l’externalisation d’une fonction interne à la psyché (libido ?). Lacan définira ainsi la « libido » comme un véritable organe dirigé vers l’extérieur.

Ce schéma démontre aussi l’importance de la circulation. Les flèches que Freud écrit sur les traits qu’il nomme « voies » font partie de l’information essentielle de la figure. Il y en a huit. Les secteurs ne valent comme explication que dans la mesure où ils induisent des circuits.

En médecine, le schéma est une description de la matière corporelle étalée, et présente un savoir qui reste dans le domaine de l’utilitaire comme un plan pour se repérer dans l’espace.

Mais avec ce premier schéma, bien qu’il singe en quelque sorte les figures physiologiques, Freud commence à tirer des conséquences à partir de la circulation entre ces différents secteurs.

 

Cette conséquence sera encore plus précise dans les deux dessins suivants qui sont une explication de la manière dont la sensation circule dans les « voies ». Des flèches décrivent deux cas qui se résument dans une organisation de pertinence minimale : aspiration et débordement. Les deux circulations, pensées comme inverses l’une de l’autre, produisent une seule explication pour la mélancolie et la manie, à travers le schéma.

« Comment expliquer »  dit Freud : « Nous n’avons aucune peine à imaginer que lorsqu’un groupe psychique subit une très forte perte d’excitation, une aspiration pourrait-on dire se réalise dans le psychisme et produit un effet d’appel… voir figure 2 »

« Le cas inverse est celui de la manie ou une excitation débordante…. » [4]

 

       Le seul schéma est ainsi parcouru de deux manières différentes. Ces manières différentes sont comme des cas particuliers d’un cas général. Le schéma est alors la généralité, encore confuse entre neurologie et psychique, comme lieu de la confusion certes, mais aussi de l’invention.

 



[1] Cette liste a été publiée dans les œuvres complètes de Freud, au PUF.. Sa nomination sera refusée par le ministre, il ne le sera qu’en 1902, après « La science des rêves ». Tome III, p 181seqq

[2] tome III, p 199

[3] Naissance de la psychanalyse, PUF, Paris, 1973, p 94. Pour des raisons informatiques, une part des éléments du schéma sont recopiés.

[4] NdP opus cité p 97, toujours pour des raisons informatiques, ces deux dessins sont des copies.



imprimer l'article
Revue électronique de l’association Dimensions de la psychanalyse

Accueil | Administration | réalisé par DSOL