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Mensonge
Mensonge
Frédéric Nathan-Murat
27/09/06
Mensonge
"Tous les Crétois sont des menteurs," disait Epiménide le Crétois.
Craque, boniment, bobard, mystification, salade, le mensonge est une assertion sciemment contraire à la vérité, faite dans l'intention de tromper.
Il serait par excellence l'art de la pratique de l'artifice par le langage.
Mais alors, le langage ne serait-il pas lui-même un artifice?
Y a-t-il donc un langage vrai et un art trompeur dans la façon d'en faire usage ?
Le mot est avant tout un objet signifiant, écrit Jackobson et non le substitut de l'objet qu'il a pour vocation de nommer.
Vérité opératoire du vide qui révéle sa dimension symbolique, le mensonge dévoile l'asphéricité de toute dialectique.
Car "il n'y a de fait que du fait que le parlêtre le dise. Il n'y a d'autres faits que ceux que le parlêtre reconnait comme tels en les disant. Il n'y a de fait que d'artifice" dit Lacan dans le séminaire le synthôme.
Depuis le temps du cogito, le sum qui se veut dorénavant scientifique, ne trouve garantie de sa conscience de soi que dans la fonctionalité de l'ergo.Voilà bien l'humaine nature, elle ne cesse de parler et l'être, ce non contenu, en veut toujours davantage ! C'est que son corps, cet étranger, trou de tous les transits qui lui donne vie, doit bien faire avec ce trou d'artifice, le langage, dans lequel il est plongé. Là, l'être, cette simple consistance, trouve existence.
Il existe tant de nouages qui nous passent au-dessus de la tête.
Pascal déjà se doutait de l'existence de l'illusion, du simulacre, lorsqu'il déclarait : " Nous ne sommes que mensonge, duplicité, contrarièté et nous cachons et nous déguisons à nous-mêmes."
C'est que le soi à beau faire soigneusement, il n'est jamais le même.
Artifice de langage, il voudrait crucifier le corps, pour qu'il cesse enfin de transcrire ses métaphormoses. Le ment, du latin mens, mentis, trahit toujours son esprit, sa disposition, son intention. Il ne signifie que sa manière, sa façon de faire avec son mode d'étaiement, dans sa pente vers la vérité. Et le mentalement se ment tant, qu'il se prétend esprit hors de toute expression orale ou écrite.
Des lors, pris dans l'introspection de son mentalisme, le mentaliste ne sait plus laquelle de ses dits-mentions à bien pu s'inverser dans le miroir de son narcissisme. Celle de son image, qu'il voit ou celle de sa signifiance qu'il vit.
"Le langage ne se confond pas avec les différentes fonctions somatiques et psychiques qui le desservent chez le sujet parlant. Car avec sa structure, il prè-
existe à l'entrée qu'y fait chaque sujet à chaque moment de son developpement mental" dit Lacan ( Ecrits p 495).
"Le signifiant exige le lieu de l'Autre, pour que la parole qu'il supporte puisse mentir, c'est à dire se poser comme vérité." (Lacan, Ecrits p 807)
Ce lieu de l'Autre construit les traditions qui président à l'ordination des dons et des échanges et fonde les structures élémentaires de la culture, inconcevables hors des permutations qu'autorisent le lent gage. Ainsi, le sujet apparait plus que serf du langage, puisque celui-ci le détermine, le produit comme ex-istence sociétale. Car voilà bien que ce lent gage vient l'identifier, que dis-je, le nommer propre-ment, inscrivant sa place avant même sa naissance, dans le mouvement universel d'un discours qui lui pré-existe, où sa caricature xénoempathique se fera le trait unaire de sa lettre à venir.
Comme il se constate, la manière, le comment c'est, qu'on ment, ne cesse de nouer la littoralité de ses bords, entre les lois existentielles qui président au pathos phallique de sa nature toujours ex-istentielle, les lois nécessaires qui produisent le logos sociétal de la consistence de la langue et les lois obligatoires qui réfléchiront l'éthos de l'usage qui s'en fait. Car l'autre est toujours là-bas dans la déixis qui préside à l'ici. Mais l'autre a beau être là-bas, il n'en demeure pas moins connexe à la fonction de dire, où le sujet, au-delà de sa demande à se faire entendre, qui le rend bilatère, n'en demeure pas moins obligé de s'en tenir à une instance de représentance qui lui soit unilatère.
L'inconscient reste en suspens, sujet de l'énonciation, où le je ne représente jamais que le sujet disant Je. Le terme défini est dans la définition même, délaissant là, ici même, en l'instant, sa nature prédicative. La convention langagière ne joue pas de l'objet, elle impose le fait de sa proposition de fait.
"Le signifiant représente le sujet pour un autre signifiant." Ainsi Lacan définit-il l'Aliénation à un choix forcé et je m'autorise à proposer :
Le sujet représente l'amour de la vérité pour un autre sujet. Transfert.
Une vérité représente le sujet pour une autre vérité. Désir ou délire.
C'est que la dit-mension, le mens-songe du dit ne se préoccupe pas forcément de dire le vrai. En cela la philosophie révèle un certain manque, qui réclame que de ce qui ne peut s'écrire, on tire parti, on y pense du temps, on y passe du temps pensé. Car peu importe que le dit ait dit vrai ou faux, puisqu'à vrai dire il est indubitable qu'il a été dit et que son dire, même oublié, produit ses effets.
Dans la cure analysant et analyste consacrent leur philia à cette sagesse, qui leur intime la proposition d'assumer les effets de la facticité du dire, qui rétroagit sur sa cause. La psychanalyse a pour vocation d'inviter les personnes qui s'adressent à elle, à venir lire ce qui, s'étant inscrit à l'insu, façonne leur corps, afin d'en littérrariser la littéralité, jusqu'au point d'en être tout Autre.
Car il s'agit bien d'aller circonscrire la littoralité du "troumatisme", celui issu du malentendu qui président aux cris des parents, qui s'entendent si bien pour ne pas s'entendre, au point que bébé sombre dans le trou sans fond où il ne peut saisir ce que parler peut bien vouloir dire.
Quelle est donc la cause, la fonction, qui fait Autorité et préside à l'avénement d'ordres de discours, qui scellent notre destin, le laissant croire sans alternative ?
L'autorité est phénomêne proprement humain, qui ne présuppose ni troupeau, ni meute, par définition sans réaction, mais société, qui implique histoire en plus de celle de sa biologie et langue. La question de l'Autorité reléve donc de la responsabilité, celle de ne pas confondre le vrai trou de l'obligation, cette éternité de l'homme, avec le faux trou, qui sert de littoral à ses saisies extensionnelles interdites, facultatives ou permises.
Au niveau individuel, la responsabilité qui émane du mode de rapport aux prohibitions incestueuses, tel que le désir de l'Autre y invite, organise l'histoire oedipienne, au travers des effets de signifiance, comme de sujet, qui s'en produisent. Et, il n'y a d'autres issues que de sortir de la méconnaissance, où le sujet s'imagine être le phallus maternel, celui dont la valeur symbolique viendrait combler son manque-à-être, pour tenter, à partir de l'assimilation de ce manque, d'en acquérir, d'en produire, d'en faire fonctionner quelques pars.
Ce trou, cette intemporalité de la fonction de prohibition fonde l'obligation de la responsabilité de ce qui se dit, comme de ce qui s'agit. L'autorité se manifeste ainsi structure temporelle proprement humaine, soit sous le primat, non pas du présent physique toujours trop pressant, ni du passé biologique toujours trop enfoui, mais de l'avenir toujours plus incertain dans l'aléatoire des choix qui y président. L'Autorité, c'est le semblant, ce dont il s'agit surtout de ne pas abuser.
Ainsi est-on toujours en présence d'une autorité de structure quaternaire, où l'autorité des principes éternels ne s'effectue que de son opposition à ses trois modes d'extensions temporelles, où sa négation du temps, fait d'elle, la fonction de celui-ci. Car avec sa structure, elle pré-existe à l'entrée que chacun y fait.
Ainsi le passé est toujours vénérable et il est sacrilège d'y toucher. Là, l'ancienneté s'exhibe dans la prestance judiciaire de son pas de sénateur. Au nom du père, la justice y condense son autorité, en gommant leur rapport.
L'avenir lui, se veut prometteur, puisqu'il a tout devant lui. Alors, du loin de leurs prévisions, les devins deviennent chefs, qui parlementent, qui légifèrent.
Mais l'avenir est saturé d'illusion, nous a appris Freud, car le besoin d'autorité est tel, que le sujet, dans le fourvoiement de son désir, cherche une réponse imaginaire de groupe, de masse, auquel le sens finit par imposer sa religiosité.
Et il arrive que l'homme de demain, Hitler et ses millénaires à venir, s'accoquine avec l'homme des millénaires passés, Mussolini.
Mais l'essentiel n'est-il pas d'être l'homme du jour ? celui de l'actualité présente, celui de la tyrannie des modes, celui qui exécute, comme un maître, tout en jouant des séductions de la technologie d'avenir, pour convaincre qu'il est bien un chef, comme de la démagogie, légitimité d'être seulement médiatisé, à se prétendre un juge, digne héritier des traditions du passé.
Quels principes éternels dominent donc ainsi nos sociétés modernes ?
Pour la psychanalyse, l'éternelle fonctionnalité qui préside à la causalité psychique, se joue des figures de tropes que sont métonymies et métaphores.
La métonymie laisse transparaître dans sa condensation, le jeu d'élision d'une partie de sa proposition, là où la métaphore y élude son analogie. Quoi qu'il en soit, l'autorité y est celle d'une lecture, d'un jugement non prédicatif, mais de faits, qui ne se saisit dans son extension symbolique, linguistique, que dans l'hystorisation des noms du père qui président à ses traditions.
Cette autorité du jugement la rapproche au niveau sociétal de l'autorité du juge, qui reste rebelle à toute succession. Hors temps, elle est de toujours et disparaît pour renaître à chaque fois en un acte de justice.
Pourtant depuis quelques temps, nous tolérons allègrement d'avoir pour président, un homme qui, s'il ne l'était pas, serait en prison. De nos jours, pour les hommes politiques, les promesses n'engagent que ceux qui y croient, intronisant le mensonge dans l'espace public, où il se doit d'être proscrit.
Pourtant, l'autorité de justice ne tire toute son autorité que de sa capacité à s'opposer aux trois autres types d'autorité que sont celles du père, du chef et du maître. Mais au niveau sociétal, linguistique, symbolique, nous restons sous l'égide d'une autorité scolastique, fruit du remariage de l'autorité politique avec les autorités religieuses de pays supposés laïcs, qui conjuguent de nouveau, à loisir, autocratie et théocratie, en vue de vous garantir l'éternité.
Acoquinés à la finance militaro- industrielle, nous assistons dès lors à leurs nouvelles croisades. Sous les excès des méthodistes et des baptistes, qui favorisent l'ascèse de la réussite et du profit, à travers l'emploi, plutôt que l'ascèse du travail du texte, on voit fleurir des tombereaux d'élus prédestinés, qui finissent par faire de la réforme une anti-lumière.
Créature qui s'est libérée ou non, l'homme est l'eternelle vache à lait de l'homme. Et si son univers est sans limites, c'est qu'il reste sous la tutelle de pères primitifs, des dieux incarnés ou non , qui le gouvernent. La conclusion s'en induit rétroactivement de la seule lecture des modes extensionnels des politiques libérales actuelles, qui ne cessent de réïtérer leurs inscriptions morbides.
Au plan du Réel, maître de l'éxécutif, elles accumulent au quotidien la plus value économique d'une élite qui dépossède le plus grand nombre de leur plus de jouïr. Même si il est structurellement contraire à la loi humaine, le militaire s'approprie ainsi tous les marchés, puisqu'il reste indubitablement le meilleur fond de commerce ! Celui dont l'impérialisme a besoin pour rendre executive son absence d'autorité, puisqu'elle se fonde de la coercition, soit de l'injustice.
Einstein demandait à Freud : " Pourquoi la guerre ? " Ce à quoi celui-ci répondait : " Pourquoi sommes-nous pacifistes ? "
Serait-il à ce point incongru de demander un désarmement généralisé ou faut-il attendre que les seules conditions économiques finissent par imposer des accords, à l'image de l'arrêt de la surproduction de têtes chercheuses à ogives nucléaires ? Car la course à l'armement de la guerre des étoiles ne ruinait pas
seulement les pays en voie de dévelopement, mais finissait par mettre à genoux jusqu'aux superpuissances du temps.
Mais le nom du père se prénomme aujourd'hui main invisible du marché, voile pudique des clans de la flibuste guérrière. "Les crimes collectifs n'engagent personne," avait coutume de dire Napoléon.
On nous vent la technologie militaire comme réputée la meilleure.Rien d'étonant à cela, puisque les armées au nom de leur nécéssité hystorique, accaparent toutes les lignes budgétaires prévues pour la recherche. Ne fait-elle pas aussi, le mieux progresser la recherche pharmaceutique en lui offrant ses meilleures panacées ? Toutes ces foultitudes de drogues légales pour vous réjouir ou vous abrutir, mais quoi qu'il en soit vous sortir de votre vie sourde, aveugle, inodore, insensible, aséxuée, apensée. Disponibles aussi les drogues illégales, abrutissantes à souhait et pourvoyeuses de pots de vins, juteux en période électorale.
Pourtant la recherche trouverait bien plus de profits à s'occuper de plus près des O.V.N.I., ces objets verbaux non identifiés, selon l'expression des poètes P. Alferi et O. Cadiot, qui ne pensaient pourtant pas à tous ces acronymes, qui masquent sous leur sigle les sociétés secrètes des paradis fiscaux.
La finance militaro-industrielle préfère exhiber ses biceps et prétendre mieux nous protéger, plutôt que de devoir se plier à la castration que réclame l'esprit scientifique. Et la santé privatisée, offre aujourd'hui de jolies primes à ses directeurs pour la gestion inhumaine mais rentable de leurs hôpitaux.
Pour notre malheur, l'économique en impose au politique comme à l'éthique.
Au plan imaginaire, Il faut dire que la technocratie dans ses désirs de totalitarisme convole volontiers en juste noce avec la démagogie si prometteuse de bien-être. Au point qu'elle ne trouve aucune contradiction de faire la publicité de médicaments. Car l'écriture produit du nombre, qui se réïtère à l'infini, avant de trouver sa métaphore dans le chiffre. Ainsi s'enchaînent les séries où l'on ne sait plus qui produit quoi pour qui, où " les journeaux se font lâches, hypocrites, infâmes, menteurs, assassins," comme le prédisait Balzac.
C'est que plus se consomme le nombre, plus cela fait du chiffre. La technique de vente a pris le pas sur le produit vendu. Au point que les conteurs adviennent compteurs. Au point que les compteurs adviennent conteurs. Au point que l'on ne sait plus qui chiffre quoi, pour qui.
Nous ne sommes pas sans savoir que l'inconscient est un savoir parlé, comme tel, qui en exige deux supports, puisqu'il ne lui en faut pas moins représenter tout autant le sujet que lui-même. Est-ce Un ? Est-ce deux ? Two in one like Libido !
Two in one, like les parents.
Ainsi les objets produits dans le champ social façonnent les profils de leurs consommateurs, stériles, jetables, à usage unique, non dégradables. C'est qu'ils font de l'emploi ce qui occupe les "employés", qui au moins pendant ce temps là ne s'occupent pas de ce à quoi ils s'emploient ou de la façon dont ils emploient les autres. Ils sont payés pour se laisser employer. Car l'idéologie du travail, supposé garantir de l'emploi, garantit surtout de la production et donc de la consommation, même si c'est de n'importe quoi. Soit et surtout de la dépense d'énergie, c'est à dire du sang et de la sueur pour le travailleur, qui s'aperçoit, trop tard, que sa vie est celle d'un mort vivant. Sa force de travail s'est vue dépecée par les machines, dont il attendait pourtant économie de l'industrie, car elles produisent plus rapidement et plus aisément. Dans la nécessité d'en relever le défi, il en advient machinique, systématique, automatique, pneumatique. C'est que sa force de travail se voit détournée par la spéculation boursière et immobilière. Au point que ses nouveaux tétons : béton et goudron en font un vrai dindon, psychotique en son fond.Au tout repos mérite salaire du capital dormant, s'oppose le tout travail mérite son lot de peine du capital analysant.
Dès lors au plan symbolique, la tutelle primitive s'attaque à son passé, au point qu'elle en dénie son propre fondement en faisant fi des sépultures.
Au point qu'elle en forclot son assise de justice, quand la forêt des lois vient à masquer la clairière de la seule loi humaine : la loi de la parole. Pourtant l'on sait depuis longtemps que le droit ne fait que substituer la violence publique, à la violence privée. C'est qu'il réclame érudition et traite avec cynisme ceux qui ne sont pas censés l'ignorer.
Que voulez-vous c'est que le père n'est en rien un être exceptionnel, il n'est qu'un homme on ne peut plus banal, qui peut juste tenter d'acquérir l'usage de faire des choses exceptionnelles. Il ne s'agit donc pas d'être l'objet du désir du père, mais d'avoir la fonction de désir d'un père, celle exceptionnelle, capable de se faire invite à l'exercice du jugement. Et loin de rester sous l'égide de ses noms, qui ne font qu'entretenir les discriminations, les ségrégations et autres procès de sorcellerie, mieux vaut se placer sous l'égide d'une ascèse à lire ce qui s'inscrit à l'insu, à lire les désordres de son monde, pour enseigner les désordres du monde.
La jouissance de l'Autre a beau être barrée de ne tenir d'aucune Autre référence qu'elle-même, elle n'en demeure pas moins incontournable dans son impossibilité à se résoudre. Cette necéssité d'y croire, sans y croire vrai-ment, soit de savoir s'en passer, afin de pouvoir mieux s'en servir, est au fond du politique, comme du psychanalytique, puisque tout dire se supporte de cette division de l'existence d'un fait singulier, lui-même issu d'une consistence collective."La langue est la mère et non la fille de la pensée," énonce K.Krauss.
Mieux vaut père sèvèrer à panser avec sa plume, lui soufflerait Wittgenstein.
"La littérature commence quand l'adhérence à la langue maternelle, son
immanence est conjurée," propose P. Alféri.
Car l'inconscient n'est que ratage, qui révèle que le signifiant n'est jamais bien fondé. Ce qui contrairement à la mode en cours, ne signifie pas pour autant que rien ne vaut rien, mais que précisément chacun a responsabilité à choisir et à soutenir ce que son quotidien, comme nos civilisations mettent au fondement de leur fonctionnement.