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Actualité des Lumières
Actualité des Lumières
René Lew
La philosophie des Lumières
à partir du livre d’Ernst Cassirer (1932), trad.fse Fayard.
1ère livraison : « L’esprit du siècle des Lumières » (chapitre I)
Actualité des Lumières pour la psychanalyse
Je n’envisagerai ici les Lumières que sous l’angle de la structure des choix théoriques qui ont été les leurs. C’est en ces termes de structure et de choix que j’entends en effet l’abord que donne Lacan de la psychanalyse, la mettant sous le chef des Lumières. Aussi vais-je me contenter de définir l’axe des Lumières (« l’esprit du XVIIIème siècle ») en ce qu’il se prolonge jusqu’à aujourd’hui pour constituer, à partir d’elles et selon qu’on soit pour ou contre ce qu’elles prônent, les clivages dans la psychanalyse, politique, théorie et pratique tout compris.
La convergence entre ce que les Lumières ont introduit de neuf et ce qui est aujourd’hui encore nécessaire à faire valoir et faire entendre pour communiquer l’expérience de la psychanalyse est pour moi flagrante, mais, pour la faire ressortir, je vais insister encore sur la démarche analytique. Cela passe par une façon de rendre accessibles pour les faire accepter, si possible, d’autres modalités ou fonctions intellectuelles que celles qui sont communément utilisées pour rendre compte du travail de l’inconscient et de ce qu’il nécessite de travail surajouté en modulant pour son appréhension les conceptions qui ont cours à son sujet. Aussi la théorie psychanalytique a-t-elle pour moi la même consistance que ce qui se développe dans la cure à la fois comme discours analysant et comme interprétation, c’est-à-dire le transfert qui les lie et les différencie. Ne serait-ce qu’à dire « communément » et « communiquer », je soutiens donc que la question est de mettre à la disposition de tous le plus valide d’une expérience, tout en discutant et de cette mise en commun et de ce qu’elle modifie des critères singuliers de validité. En particulier, avec la psychanalyse, cela n’a en rien trait à une pratique de la déduction. Chez Lacan ces supports (sinon fonctions) intellectuels neufs passent par les mathèmes, la topologie, voire (je n’en fais pas un critère) la difficulté voulue de la syntaxe, ce qui appelle justement à une explication (Aufklärung) plutôt qu’à une compréhension directe. Cela nécessite une dialectique de l’interlocution retenue qui constitue une cure psychanalytique, et, sur le même mode, il faut bien que, comme l’analysant, le lecteur ou l’auditeur de Lacan y mette du sien. Expliciter, expliquer, déplier, faire ressortir ce qui est enfoui ou transposé pour le mettre en pleine lumière, n’est donc pas uniquement affaire de dedans et de dehors, mais de continuité (mœbienne, ou plus largement asphérique) entre le dedans irrepérable et le dehors donné comme évident. Il n’empêche que parler des conditions de dépendance réelle d’une chose à l’égard de ce qui constitue son ambiance, appelle précisément à spécifier le rapport raison/ conditions qui vient en place de la relation de cause à effet. L’analysant, ici, n’est pas plus un en-soi, il ne saurait ne pas s’inscrire dans un rapport d’échange. Aux conditions réelles qui déterminent l’éventail des choix du sujet répond la raison qui le détermine dans tel choix y compris si les conséquences de celui-ci restent contingentes et que, l’option d’un choix étant prise, on ne saurait pour autant savoir immédiatement, ou plus exactement déduire le type de conséquence que ce choix entraîne. Tout dépend de l’espace dans lequel il est effectué. La raison ne se tient que dans sa mise au travail, quand bien même celle-ci conduirait à la construction des principes de cette raison, lesquels on souhaite pourtant éviter du fait qu’ils sont donnés d’avance et que leur apparence est intangible.
Dans la démarche des Lumières, il ne s’agit donc pas de la structure des faits dont on veut « exprimer » la rationalité, mais de la structure de la (ou des) méthode(s) d’interprétation des faits. Entendons : ce passage de la structure des faits en eux-mêmes à celle
de la méthode
d’interprétation
des faits implique l’introduction des enchaînements nécessaires. C’est en quoi l’espace projectif de plongement de cette rationalité, dans quoi le sujet se rapporte aux faits qu’il considère selon une interaction interprétative entre eux et lui, est tissé de littoralité, c’est-à-dire de voies de passage entre les éléments qui ne se soutiennent précisément que de la conjonction asphérique entre eux. Comme, en psychanalyse, on ne tient comme matière factuelle que le discours de l’analysant, il s’agit de se créer, et toujours à neuf, l’instrument (la cure)
[1] propre à accomplir le programme
analytique[2] dont dépend l’inconscient en tant que mode d’organisation de ce que Freud appelle « associations libres » (pour dire « signifiants »), non pas que les associations dévoileraient cet inconscient, mais bien plutôt qu’elles lui sont nécessaires et d’autant plus qu’elles n’ont de liberté que celle que leur alloue la relation transférentielle comme lien d’échange. La construction théorique qu’implique cette analytique passe par la structure de la lettre (littorale)
[3], telle que Lacan en spécifie l’instance en termes d’empiètements réciproques et d’englobements croissants.
[4] Il y a ainsi une adéquation (sinon une dialectique) entre la « nature » (la consistance, la matière...) de l’objet en jeu (l’inconscient en tant que signifiant) et la théorie qui s’en développe, parfois à partir de principes non empiriques. (Peut-être que l’« accointance » de Russell entre le sujet et l’objet est ici valide, puisque l’objet n’est que subjectif.)
[5]
Cela touche le statut de l’hypothèse au sein de l’analyse (de l’analyse des faits, y compris des faits de discours). Avec la psychanalyse, c’est proprement à un changement du statut de l’hypothèse qu’on a assisté : il ne s’agit plus de formuler l’hypothèse de telle chose, ou de telle fonction ou structure, mais de reconnaître en quoi le statut de l’inconscient correspond moins à l’hypothèse qui s’en fabrique (selon les propres mots de Freud) qu’à la mise en jeu de l’hypothétique comme tel en terme de refoulement et d’abord de refoulement primordial. Le mécanisme de la supposition supplante ici le contenu d’une supposition. Ce qui compte en définitive, c’est la structure relationnelle constitutive des choses plus qu’elle ne dépend de ces choses.
*
Réévoquons maintenant le résumé méthodologique que Cassirer donne des Lumières. Leur époque, le XVIIIème siècle, tient à comprendre ce qui l’anime, le départ de sa tendance et son aboutissement supposé. Cet objectif se résume sous le mot de « raison ». C’est à partir de lui comme autour de lui que l’activité intellectuelle du siècle s’organise, y compris dans ses disparités. Parlant de raison, il est question de structure du sujet. Autant la raison est une pour les Lumières, autant la structure l’est quelle que soit son apparence ou son développement chez chacun en ce qu’il s’y positionne.
La raison newtonienne part des phénomènes en ce qu’ils sont la voie nécessaire, en leur expression, à la spécification des principes qui les gouvernent. Aussi ne s’agit-il plus de vouloir avancer à l’envers, de la détermination des principes aux phénomènes qui en procèdent. Reste cependant à redéterminer aujourd’hui la voie pragmatiste de la psychanalyse (anti-essentialisme, anti-représentationnisme, nominalisme asphérique vis-à-vis de la réalité). Si la physique ne peut se contenter d’hypothèses, la psychanalyse, qui n’a pour objet que le sujet comme émergeant des signifiants, considère, elle, la voie d’organisation de ceux-ci en terme de supposition. Supposition de sujet depuis la donne signifiante, mais celle-ci reste structurée comme une hypothétique à l’œuvre. En cela Descartes, Leibniz, Spinoza n’avaient pas tort. Restait à remettre sur pieds leurs coordonnées, comme disait Marx de la dialectique de Hegel. Car l’unité principielle qui structure les faits les rend « par principe » accessibles (ils ne sont en définitive que montages, mais contingents, effets des principes). Il y a donc concordance de ceux-ci à celle-là. Je dirai : rapport asphérique de ces extensions factuelles (réelles, imaginaires, symboliques) à l’intension qui les mobilise et les rend fonctionnelles. Au-delà du nombre et de la mesure, la structure est mathématiquement déterminée selon des invariants, une mise en forme variable dans la latitude de représentation qui est laissée à l’interprétant et des liens articulaires entre les éléments qui balisent cette structure, mais seulement depuis ces liaisons qui les ordonnent préalablement entre eux pour les constituer comme éléments déterminés. C’est dire que derrière nombre et mesure, c’est de topologie qu’il s’agit. La validité des faits en psychanalyse, des « faits psychiques », dit-on, ne tient qu’à leur réalisation par la mise en jeu des suppositions qui les déterminent comme faits reconnaissables pour un sujet, lui-même induit par eux dans cet acte de reconnaissance. Car, dans cet ordre d’idées (précisément parce qu’il n’est rien d’autre), le sujet articule la structure (dont il dépend) selon des choix de construction toujours variables selon ses propres déterminations réversives, et dont il aura à supporter le réel ainsi conçu comme l’inattendu que recèle une structure intrinsèquement, puisqu’elle implique la contingence à quoi le sujet, pour appréhender l’ensemble de ce mouvement, s’identifie. Même si, au fond, en physique, « l’observation est le datum, le principe, la loi, le quaesitum », comme dit Cassirer (p. 43), la structure même de l’hypothétisation, si j’ose dire, s’impose, au moins au travers de ce que la position d’une hypothétique (Annahme) nécessite d’acceptation (Annahme) préalable des implications qu’elle porte en elle-même. C’est dire que la question est bien un terme essentiel de la démarche analytique, à preuve le discours même de Lacan dans son séminaire, progressant de question en question, sans chercher à tout va à apporter réponse à chacune. De toute façon la psychanalyse ne saurait se passer de l’immédiateté du discours analysant, seul fait à prendre en considération, seule « observation » empirique, seule matière de la cure, mais qui précisément ne vaut, ne prend forme, ne se rapporte à autre chose que parce qu’il donne consistance à la signifiance qui l’organise comme tel — à mon avis, c’est là ce que Freud appelait « refoulement primordial ».
Bien sûr, un tel discours peut toujours être entendu comme clos, mais l’ouverture même inhérente à la supposition constitutive du signifiant fait de celui-ci bien autre chose qu’un donné d’avance. Depuis cette ouverture, il développe une structure hors limite, dans le transfini, et appelle, au contraire de sa non-limitation, à une réduction des dimensions qui le rendent opératoire, car ce n’est qu’en basse dimension qu’on peut faire œuvrer la structure comme sujet. « Que l’esprit donc s’abandonne à toute la richesse des phénomènes, qu’il se mesure à elle inlassablement : loin qu’il risque de s’y perdre, il est assuré d’y trouver sa vérité et sa mesure propre. C’est ainsi qu’on établira la vraie réciprocité, la vraie corrélation du « sujet » et de « l’objet », de la « vérité » et de la « réalité » et qu’on produira entre ces termes la forme « d’adéquation », de correspondance qu’est la condition de toute connaissance scientifique » (p.44).
Aussi Lacan soutient-il que même le réel est rationnel, à condition de le prendre pour ce qu’il est : lui aussi une construction du sujet, en ce qu’il est marqué comme impossible depuis les choix de syntaxe que celui-ci constitue dans la supposition de rendre compte de ce réel y compris pour s’en définir quand le réel est pris en lui-même dans cette autre supposition d’exister comme tel. Une supposition chasse l’autre et la question du nominalisme prévaut en psychanalyse, de la même façon que les Lumières ne l’ont pas évacuée. L’hypothesis non fingo de Newton demande donc à être resitué en psychanalyse, et même si Lacan en a enfourché le « principe » (car c’est justement là, à mon sens, un reste dogmatique qui n’entre pas dans la logique de l’hypothétique comme tel).
Comme la physique, Kepler, Galilée, Newton —, la psychanalyse appelle d’autres ressources intellectuelles, d’autres fonctions, d’autres instruments à l’appui de ce qu’on met à son actif. Et, comme dit Lacan
[6], le refus de l’intellectualité est au fond le refus du langage lui-même. Tout dépend de la façon de le faire travailler. C’est assurément affaire de discours et d’écriture — mais pas de pensée. Et les fonctions intellectuelles dont l’on peut faire état sont précisément celles qui ne se présentent à « l’esprit » qu’au travers de la matérialité des pratiques discursives de langage, celles qui conduisent Lacan à spécifier comme points-nœud la grammaire, la logique, l’homophonie.
Au-delà des conditions d’émergence d’un phénomène accessible, la mise en évidence de la relation spécifique de dépendance à l’égard de ces conditions importe tout autant. Le rationnel est situé à cet endroit et il suppose bien entendu un acte subjectif pour le faire saillir du nivellement des choses qui s’en produisent. Le matériau empirique appelle ainsi un nouvel acte psychique (pour parler comme Freud dans sa métapsychologie), mais celui-ci remanie les conditions physiques qui l’ont a appelé à l’existence et il les détermine même d’une certaine façon en retour, du fait de sa cohésion avec la structure d’organisation du matériau qu’il ne se contente donc pas de mettre en évidence. L’« intelligibilité de la nature » tient sous cet angle à la production des outils intellectuels qui en autorisent et réalisent la saisie, et qui ne sont pas sans interagir avec elle.
Je dirai en définitive qu’à l’opposition réaliste entre expérience et hypothèse, la psychanalyse — malgré le discours auquel cas scientiste des maîtres qui en ont constitué le discours — substitue la conception qu’il n’y a d’expérience, non pas depuis ou comme mise en jeu du contenu d’une hypothèse, mais uniquement comme spécifiée par l’hypothétique comme tel qui seul est productif. Et c’est bien cet hypothétique que la physique contemporaine retranscrit dans toutes les variations « modernes » des explications qu’elle construit pour dire « l’univers ». Mais comme il n’y a rien d’éternel dans les effets de l’hypothétique, uniquement des fluctuations, nous quittons quoi qu’il en paraisse le domaine des principes et des causes éternisées pour celui de la fluctuation des conséquences, car il n’y a rien de plus labile que l’hypothétique j’y insiste, pris comme tel et différencié de telle ou telle hypothèse particulière. Freud est malgré lui situé sur ce dernier versant, lui qui emprunte ses concepts (ou du moins leur désignation) à la physique : force, énergie, possession, thermodynamique,... Et de même Lacan, mais à un niveau plus métalangagier puisqu’il reprend à son compte les termes mêmes qui fondent de façon plus transcendante ceux qui opèrent directement dans la théorie des choses : vérité, exigence, etc., même s’il récuse toute pulsion épistémophile (libido sciendi, p.49).
Construction et déconstruction, liaison et déliaison, Éros et Thanatos sont les instruments et les effets de la raison — laquelle est d’abord fonctionnelle. Ainsi n’est-elle pas extérieure à ce qu’elle engendre (p. 48) et est-elle partie intégrante (de façon d’autant plus assurée, pour ce qui concerne la psychanalyse, que pour les sciences de la nature) de l’inconscient, du refoulement, des pulsions, etc. Elle est enchaînement entre eux des éléments qu’elle aura suscités et de là elle participe de leur reproduction. La vérité dès lors n’est plus que la fonction de construction elle-même —et, en psychanalyse, elle est spécifiquement la vérité attenante à la parole.
[7] C’est la manière de penser qui est en cause.
[8] Au
more geometrico qu’il défend en principe, Lacan substitue à cet égard un
more topologico. Mais c’est la rigueur de l’ouverture du discours analytique qui est là en jeu, plus que tel secteur ou tel autre du champ mathématique comme d’abord sinon uniquement signifiant (car il dépend encore de la façon dont on le présente). L’abord mathématique du discours change d’ailleurs au fil de la philosophie qu’on en donne. Parler science aussi au niveau du dit psychisme, c’est alors lui reconnaître des invariants opérant au sein de la mutabilité constante. C’est donc bien affaire de signifiants : constamment variables et modulables justement à cause de leur structure constamment répétée et en rien inaccessible à la raison, même si pas évidente.
Si une nouvelle intelligibilité se présente, ce n’est pas uniquement façon d’affiner l’analyse des choses, mais c’est surtout façon de se doter de concepts neufs ou plutôt de concepts réutilisés de façon renouvelée : la force de travail pour l’économie politique, l’inconscient pour l’économie subjective... Cette réélaboration n’est donc pas affaire d’introduction d’un concept neuf, mais il appartient au sujet de laisser opérer le créationnisme du signifiant dans ce type de remaniement conceptuel. En cela les formations de l’inconscient sont toutes des constructions du (et, à partir de là, d’un) signifiant, et dès lors du sujet. Et les signifiants ne sont accessibles qu’au travers des concepts qu’on prend pour ce faire, comme celui de raison. C’est pourquoi je tiens que « représentation », « idée », « pensée » et autres abords de l’activité psychique ne sont que des habillages du signifiant. Ainsi la représentation (Vorstellung) est le substitut imaginaire de la représentance qui est la signifiance unaire. De même, une pensée (Gedanke) est l’organisation propositionnelle, c’est-à-dire sous forme de proposition, du rapport signifiant/ signifié en ce qu’il reprend à son compte la même structure topologique que celle qui unit deux signifiants, soit la même encore qu’entre signifiance unaire et signifiant binaire. Une idée incidente (Einfall) n’est que la découverte en terme négatif de ce qui est récusé de la positivité. Une même logique asphérique qui s’avère être celle du signifiant gouverne les modes de production naturels, comme subjectifs et sociaux, de la réalité. Aussi la politique des Lumières est-elle la même sur le plan de la collectivité et de la société que sur celui de l’individualité et de la subjectivité. Dans les deux cas, le « traitement » des questions relatives à la disparité asphérique de ces champs d’action et d’existence, dans l’unité de la politique qui les organise, a la même consistance que le traitement des données physiques. L’idée politique de « corps » prend là sa source. Simplement l’idée de cellules composant ce corps suppose celle du contrat (Le contrat social) qui ne prend son assise que du mercantilisme, dominant avant d’être balayé par le capitalisme.
La structure même du « principe » en est modifiée, car le passage du particulier au général ne se conçoit qu’à partir d’une infiltration de tout particulier par la loi générale qui le modèle. Le principe perd ainsi le caractère de relativité inhérent à la factualité empirique en ce que de toute façon elle n’est validée comme telle sinon construite que par l’organisation signifiante qui rapporte tout supposé signifiant à un autre tout autant relatif à un troisième, etc. Car la structure signifiante ne doit pas a priori être réduite à la supposition, puisqu’elle vaut aussi, en tant que corollaire de la supposition, comme relativité. Mais la réduction de ses variations à la loi générale de son élaboration en limite la contingence au profit de sa nécessité. Ce principe « métaphysique » (au sens de dépasser la factualité physique dans le métalangage de celle-ci) ne tient donc sa raison que des effets qu’il implique (y compris quand il s’agit d’en laisser tomber certains) : de pouvoir relier son champ discursif et de savoir avec tout autre du fait de leur organisation comparable voire identique. Je précise bien qu’ici « relativité » n’a pas le sens d’un montage appelant son démontage au fur et à mesure de l’appui qu’il prend, ce montage, sur les conséquences qu’il induit effectivement. Plutôt ce terme de « relativité » pointe-il le rapport constructif à autre chose qui induit de ce fait en retour ce qui apparaît en être proprement la donnée. De cette rétrogrédience on implique même qu’il n’est pas nécessaire de se départir de la relativité pour faire opérer ce qui en est le principe comme supposition, car la relativité y mène nécessairement du fait même de sa contingence. C’est à ce niveau que Lacan lit dans Freud le principe narcissique de Verliebtheit, l’énamoration qui ouvre à l’amour d’autrui en ce que cette énamoration est position de l’amour pour l’objet et tout autant amour de soi.
C’est donc la constructivité même que la « raison » met en œuvre depuis la relativité nécessaire des liens qu’elle organise plus qu’elle ne les découvre. Les phénomènes s’avèrent alors liés entre eux par les principes qui les déterminent et les principes ne sont liés aux phénomènes que par ce même lien qui opère entre les phénomènes dans leur engendrement mutuel. La seule « réciprocité » (p.56) recevable des principes aux phénomènes ne se soutient cependant que de la production croissante de conséquences sans jamais véritablement retour réciproque à une supposée origine des choses, quant à elle de toute façon inaccessible car, d’une part, comme on peut s’en passer, on s’en passe très bien et, d’autre part, elle n’est en rien point de départ mais causation rétrogrédiente tributaire d’une anticipation sur ses créations, c’est-à-dire sur sa donnée elle-même, comme son antécédent. Autrement dit cette causation n’est qu’une fonction à l’œuvre pas autrement inattrapable (et tout autant attrapable) qu’au travers des phénomènes qu’elle suscite comme montages de ce qu’elle est comme béante réellement et uniquement constituée symboliquement par le discours qui la fait procéder de ce qui n’était pas. La logique prend de là un départ neuf, dépassant les catégories dans l’intension de leur mise en place, à mon avis selon un principe d’indifférence impliquant tout autant différenciation.
Ici je lie cette même structure asphérique de la subjectivité comme signifiante à celle, identique, de l’économie politique, car la structure de la valeur (et donc de la production marchande et de là la capitalisation de survaleur) est la même que celle du signifiant et donc du sujet donné de ce fait comme producteur. Travail psychique (selon Freud) et travail économico-social (selon Marx) ont la même raison qu’est cette survaleur reprise subjectivement comme plus-de-jouir. L’unité du rationalisme part de cette raison qu’elle prend à son compte ; elle n’est en rien auto-référentielle mais se ressource à tout instant dans son rapport à ses conséquences — et par là-même elle s’avère à tout instant modifiée, et c’est cette modification elle-même qui se fait jour comme plus-de-jouir. Aucun absolutisme de l’unité des pratiques théoriques, mais la praxis de la théorie, comme le dit Lacan, supporte l’éthique de la psychanalyse. Aussi faut-il se tenir hors point de vue en mettant en jeu, partie par partie, toute la structure à parcourir ; entendons : non pas une structure d’ores et déjà donnée, mais la structure telle qu’elle se construit à chaque étape, de partie en partie, passant dès lors par toutes.
Mais en ramenant le complexe au simple (l’unité principielle), la raison rend la simplicité de base aussi difficile à accepter (ne serait-ce qu’à la supposer) que la complexité. Car c’est la récurrence qui opère ici : la loi générale est de mise tout aussi localement que globalement (Freud : ce qui vaut pour un neurone vaut pour l’ensemble du tissu nerveux ; Lacan : ce qui vaut pour un signifiant vaut pour l’ensemble des discours) ; c’est en quoi l’intension de la loi s’exprime dans ses extensions (je les dis, avec Lacan, réelle, imaginaire et symbolique). Le choix (éthique) des relations intensionnelles en cause détermine la « couverture » d’ensemble du champ d’expérience. Une même « fonction de connaissance analytique » (p. 58) parcourt ainsi les champs, donnés initialement comme diversifiés, du social, du physique et du subjectif. Cela correspondait au siècle précédent à l’idée de Dieu, ou du moins du Verbe divin, infiltrant toutes ses créations. Principe et extension infinie vont donc de pair, au-delà de l’univers physique. Encore faut-il se prémunir de ce que le concept d’unité implique : un centre unique et une fonction unique... Car s’impose au contraire un choix possible dans la simplicité entre des « origines » diverses et des « fonctions » variables. On ne saurait ainsi revenir de ces extensions à une intension uniforme sans, à tout moment et pour toute chose, retourner constamment à une re-création des valeurs (données comme objets) et des formes (dites communément « images ») pour entretenir des rapports (signifiants) démultipliés.
Aussi a-t-il fallu passer avec Leibniz du concept d’« unité » à celui de « continuité » bien préférable en topologie asphérique. « Continuité veut dire unité dans la multiplicité, être dans le devenir, constance dans le changement. Ce terme désigne une liaison qui ne peut s’exprimer que dans le changement et l’altération constante des déterminations, et qui par conséquent exige tout aussi nécessairement, tout aussi originairement et essentiellement, la multiplicité que l’unité » (p.63). On reconnaîtra ici la raison asphérique des déterminants freudiens, à la fois la Ichveränderung (la modification constante du sujet) et le soll Ich werden (l’exigence de son devenir). Les universaux ne procèdent que des particuliers et n’ont de cesse de spécifier l’unité abstraite qui forme leur raison d’être : porter le sujet particulier au paradigme de tout sujet pour faire reconnaître dans son immanence des raisons sinon éternelles et véritablement universelles, du moins des raisons qui s’étendent à long terme et pour beaucoup d’autres sujets. La contingence des termes et des fonctions n’a trait à la vérité productrice qu’à spécifier celle-ci comme parole (de tout sujet et non Verbe divin) en ce qu’elle (cette vérité) est précisément productrice de généralisation voire d’universalité. Le particulier et l’universel, ni exactement mutuels, ni exactement réciproques, ne vont pas l’un sans l’autre et se fondent mutuellement dans ce pas-sans comme ils se fondent en une apparence de réciprocité à ne pas être subordonnés l’un à l’autre. « Le voisinage dans l’espace et la succession dans le temps deviennent ainsi une véritable « connexion » où chaque élément est déterminé et conditionné par les autres selon des règles fixes [...] » (p.63). On reconnaît ici la raison topologique générale des choses, qu’on les appelle « points » en topologie ou « signifiants » en psychanalyse. Ce qui compte en définitive ce sont « les actes successifs de particularisation » (p. 64). Les objets, les images, les mots et le langage ne sont que des extensions d’une fonction organisatrice (et non d’un principe) qui les rapporte les uns aux autres. Freud parlait ainsi de force, de but, de source, de trajet pour cette fonction appelée « pulsion » entre le réel et le symbolique, véritable passage de l’un à l’autre, passage appelant encore son explication plus immédiate.
« Rien de plus compact qu’une faille »,
[9] disait Lacan l’ouvrant ainsi à ses productions matérielles.
[1] Entendons avec Lacan : la cure nécessite la passe dans son après-coup, afin de s’en soutenir de façon rétrogrédiente.
[2] Cf. J. L. Gardies, Qu’est-ce que et pourquoi l’analyse ?, Vrin.
[3] Cf. J. Lacan, Autres écrits, p. 14.
[4] J. Lacan, Écrits, p. 501. Cassirer parle lui d’«emboîtements » (op. cit., p. 55).
[5] R. L., « Passions de l’objet », Congrès 2005 d’Analyse freudienne, à paraître.
[6] J. Lacan, séminaire Les psychoses, texte établi, Seuil, p. 258.
[7] J. Lacan, « La chose freudienne », Écrits.
[8] Cf. Psychanalyse et réforme de l’entendement, Cahiers de lectures freudiennes n° 21-22, Lysimaque.
[9] Cf. R. L., intervention au colloque d’Œdipe sur la rédaction du séminaire de Lacan, novembre 2005.