Numéro 4 >> Pour Christian Dotremnont

"plus rien que les traîneaux-barques...

 

Luc Richir

« plus rien que des traîneaux-barques, la brusquerie des traîneaux-barques
tirés par un renne, et aussi la lenteur, enfin absolue, comme si j’étais
mort, d’aller seul à nulle part qu’énormes la neige, la glace, les astres et
l’air, tellement d’air que mon souffle me tire, comme si j’étais vivant »


Quand j'ai fait la connaissance de Christian Dotremont, il ne tenait plus
qu'à un souffle. Je l'aidais à monter dans ma voiture pour le conduire au
bureau de tabac où il faisait provision de cigarettes. Miné par les
séquelles d’une tuberculose contractée lors des années Cobra, il n'en avait
pas pour autant renoncé à vivre à en perdre haleine. Il fumait jusqu'à
l'avant-dernier souffle, se réservant le dernier pour apostropher la mort.

Il écrivait, ou plutôt peignait de grands poèmes indéchiffrables, des
lettres où les mots éclaboussaient la page, des missives que le silence de
leur destinataire vouait à la fureur de l'illisible. Mais, dans la pièce où
il s'essoufflait chaque jour davantage, des signes indirects attestaient
qu'il en avait été autrement. Elle était partout dans la gloire de son nom,
de ce nom de guerre qu'il lui avait donné pour les amis seuls lecteurs de
ses peintures, pour les témoins amicaux de l'infortune d'écrire. Ainsi, sur
une boîte de lait en poudre, les lettres Gloria. Cette boîte, mise en
évidence était comme le rappel d'un monde où le réel n'était que l'ombre
d'un signe penché sur une absence. On prenait un peu de lait avec le café.
On saupoudrait le café des cendres solubles de l'amour.

Dotremont, fondateur et cheville ouvrière du mouvement Cobra, fut l’ami et
le collaborateur de peintres aussi talentueux que Jorn, Appel, Constant,
Alechinsky. C’est à leur contact que l’idée lui est venue de sauter la
barrière qui sépare la peinture de l’écrit, et de prendre à la lettre la
racine même de la littérature. C’est la période des peintures-mots exécutées
de concert avec ses amis peintres. Mais Dotremont se sent à l’étroit dans le
cadre du tableau, d’autant que l’écriture, sans doute inhibée par le lyrisme
gestuel d’un Jorn ou d’un Mogens Balle, hésite à se lancer à corps perdu, à
briser le cartouche de la lisibilité. Il lui faudra ce qu’il appelait « un
incident technique » pour découvrir, au hasard d’un retournement, son
écriture sens dessus dessous. En perdant ce qui fait loi pour l’écrit ( le
principe d’identité des caractères), les cursives tracées par Dotremont
dardent les traits d’une autre langue jusque là dissimulée derrière le
rideau des lettres sagement alignées sur la page. « Votre sabir, écrit-il,
c’est de l’art abstrait. Les mots de notre langue, ce sont des buissons où
nous passons la langue. Il y fait un temps de chat. » Le fondement des
logogrammes se trouve là : « la vraie poésie est celle où l’écriture a son
mot à dire. »[1] Si l’on reprend le texte fondateur deSignification et sinification

( dont le titre fait basculer le sens enjouant sur une lettre) ,

on s’aperçoit que Dotremont cherche à retrouver, à
l’envers du « sabir » que la famille, puis l’école lui ont inculqué, « un
certain chinois, un certain mongol » loin de « la barbarie abstraite des
lettres latines. » Dans l’écriture, qu’elle soit grecque, hébraïque ou
orientale, la langue parlée disparaît en partie. L’écriture lui coupe la
parole, lui ôte la voix. Mais cet anéantissement partiel de la langue n’est
pas sans l’enrichir d’une dimension visuelle qui articule la « lecture
silencieuse » au regard non moins silencieux de la lettre.




 



[1] Christian Dotremont, Signification et sinification, cité dans Grand hôtel des valises, Galilée, Paris 1981, p. 128.



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