Numéro 1 (Archives) >> Question de génétique ADN/OGM

Question de génétique ADN/OGM

 
Sarah Schulmann
19/9/2006
 
 
Le faucheur qui refuse d’être fiché : question de génétique, ADN/OGM
 
Libération : 26/27 août 2006
 
Un militant anti-OGM, faucheur de maïs, refusant de se soumettre au prélèvement de son empreinte génétique est jugé à Alès. Au cours du procès, l’accusé a déposé devant la procureure 4324 signatures qu’il avait recueillies et qui soutenaient sa démarche de refus de soumission. Ce refus fait l’objet désormais d’une poursuite puisque la loi permet depuis 2003 le prélèvement de l’ADN.  « Le prélèvement est simplement un mini bâtonnet dans la bouche. » tente de minimiser, (le mini aide à tout faire passer) la procureure au début de son réquisitoire. Rien n’est moins « simple » précisément.
En effet c’est dans la bouche, par imprégnation de salive que l’on prend la « marque génétique du sujet ». La police dite scientifique ne comprend pas la polémique engagée autour du fichage génétique, selon eux « C’est exactement comme le fichier automatisé des empreintes digitales, qui existe depuis 1987 et contient 2 millions de fiches. » C’est que précisément il ne s’agit pas du même geste. Prendre une empreinte extérieure sur le doigt de la main  sans prélever de substance, n’est pas identique à entrer ses doigts dans la bouche de l’autre pour y prélever de la salive. La main est ce qui met au contact, à distance toutefois, de l’autre, elle reste le vecteur universel du lien social, fictif en tant qu’universel mais suffisant pour assurer le groupe d’un minimum exigible, de reconnaissance.
L’intrusion dans le corps est d’une toute autre nature, un viol, dans l’espace d’une intimité désormais offerte au regard et à la main de l’autre, avec un petit bâton, autorisé en cela par une situation de contrainte par la force. Désormais cet espace est sommé de s’ouvrir dans le réel à la loi qui l’y autorise, et, ici, pour un acte qui n’a pas mis en jeu la vie d’autrui, mais qui pourrait après tout être compris comme une préoccupation pour l’humain à venir, dont l’homme en question peut témoigner dans son engagement. Mais l’accusé  est dessaisi de son corps en même temps que de sa parole puisqu’il n’a pas eu le temps de parler durant son procès. Il n’a eu en effet que quelques minutes pour développer son argument de défense et quant il a évoqué « une dérive vers une société totalitaire », le président du tribunal lui a fermé la bouche : « Vous n’êtes pas dans une enceinte politique. » Les deux témoins de l’accusé ont eu également trois minutes pour parler, alors que chacun d’eux avait eu à faire avec le prélèvement ADN l’un en ayant refusé, l’autre en s’y étant soumis et souhaitaient faire partager leur expérience.
Justice expéditive qui, sur des points fondamentaux d’éthique, refuse de laisser argumenter un accusé dans une enceinte, exactement lieu où s’exerce le politique. Là où la parole du sujet en cause est interdite, alors qu’elle y a droit de cité, c’est dans la bouche directement, sans en passer par elle que l’on dérobe son identité, il n’a qu’à la fermer ou du moins l’ouvrir quand on lui demande, pour le prélèvement et accepter d’être réduit à une série de chiffres et de lettres,  entreprise « bouchère » de la « traçabilité » du vivant. On se sert à la source.
Deleuze avertissait déjà : [1]« Dans les sociétés de contrôle, au contraire, l'essentiel n'est plus une signature ni un nombre, mais un chiffre : le chiffre est un mot de passe, tandis que les sociétés disciplinaires sont réglées par des mots d'ordre (aussi bien du point de vue de l'intégration que de la résistance). Le langage numérique du contrôle est fait de chiffres, qui marquent l'accès à l'information, ou le rejet. On ne se trouve plus devant le couple masse-individu. Les individus sont devenus des « dividuels », et les masses, des échantillons, des données, des marchés ou des « banques ».
 
La parole d’un homme ne vaut plus dans les enceintes qui sont destinées précisément à la recueillir dans son témoignage singulier lorsqu’il est en situation d’avoir à se défendre : la défense ou l’aveu qui l’engagent dans ses signifiants, le dire vrai de chacun, ne pèsent rien, au regard de ce qui se compare sans parole dans l’homogénéité de l’infime différence de ce qui se « lit » automatiquement dans la « base de donnée » et qui suffit à distinguer, l’un de l’autre. L’oreille se ferme à la voix. Les auxiliaires de justice s’ils s’appuient sur l’application de la loi pourraient décider d’accorder le temps pour parler.
C’est ainsi que l’on mesure combien notre environnement judiciaire se transforme de en une justice d’exception. Dans le mouvement qui la conduit à répondre à tout événement par une législation qui ne fait jamais jouer l’arsenal judiciaire existant pourtant  riche, une fiction peut se construire alors, ce qui advient doit prévenir ce qui peut advenir : principe de précaution.  Il s’agit de feindre de répondre de la façon la plus rapide au mouvement sociétal en mettant en œuvre des mesures qui sont ensuite détournées du contexte de leur émergence, afin de s’appliquer ici au contrôle social général de la population : l’exception devient la règle.
Le plus intéressant, peut-être, dans la défense du faucheur d’OGM ressortissait au choix qu’il avait fait de faire lire par son avocat deux lettres envoyées par des anciennes résistantes qui n’avaient pas pu se déplacer sans doute en raison de leur grand âge. Toutes deux dénonçaient à partir de leur expérience tragique les dérives totalitaires auxquelles ce prélèvement, saisi sur le corps propre, rappelait ce qu’elles avaient vécu.
 L’expérience de ce qui s’est passé pendant la guerre n’a pas encore, loin s’en faut, livré tout son enseignement, et les commémorations multiples, les devoirs de mémoire ne sont que des moyens d’étouffer sous leur poids d’obligation toute pensée quant à l’actualité de la deuxième guerre mondiale : les anciennes résistantes ont tout de suite pris la mesure de l’événement, ont joué les sentinelles. Cette génération va disparaître emportant avec elle une lucidité que nous avons du mal à remettre au travail. Le livre de Zygmunt Bauman, « Modernité et  holocauste» est irremplaçable quand il s’agit d’appréhender que l’évolution technologique et les moyens nouveaux qui ont pu être déployés, ont bénéficié au Troisième Reich, constituant les modalités même de l’ampleur de la catastrophe. Bauman met en évidence le mouvement dialectique qui s’instaure entre unicité et normalité de la shoah.
 Loin d’être à envisager comme une stase accidentelle de l’évolution constante de l’humanité vers son progrès, la shoah est advenue à la conjonction entre modernité conçue comme une course continue vers les moyens et les « vieilles tensions que la modernité a toujours ignorées », en l’occurrence l’existence d’un antisémitisme dénié, qui avait changé historiquement de forme.
« …l’holocauste fut le résultat d’une rencontre unique entre des facteurs en eux-mêmes tout à fait normaux et courants et que la possibilité d’une telle rencontre peut être attribuée en grande partie à l’émancipation de l’Etat politique de tout contrôle social, grâce à son monopole sur les moyens de coercition et à ses audacieuses ambitions manipulatrices – émancipation consécutive au démantèlement progressif de tous les pouvoirs non politiques et des institutions d’autogestion sociale. »[2]
Une telle conjonction est toujours possible, dialectisant les composants d’un système dont l’un serait peut-être toujours le discours de la science, et ce qu’il met en action.  Se perd alors la possibilité de penser la finalité des développements technologiques, leur usage : pure fonctionnalité coupée des extensions qui l’assurent d’un retour sur elle-même.
L’autre intérêt de ce procès intenté à un sujet qui disait que non, au nom de respect de l’humain, on ne pouvait pas exiger de lui qu’il se laisse dérober « son chiffre », est que le fichier dans lequel sont envoyés toutes les autres empreintes génétiques était initialement conçu pour recueillir les empreintes laissées par les délinquants sexuels. Ce fichier s’implémente et plus la base est renseignée plus les identifications ADN augmentent virtuellement. Nicolas Sarkozy a décidé d’étendre la portée du fichier à tous les « délinquants » : tout auteur d’une « atteinte aux personnes et aux biens », se mêlent ici à la fois les cambrioleurs, et les personnes arrêtées pour « outrage » contre la police. C’est ainsi que 36 000 suspects placés un jour en garde à vue ont subi un prélèvement d’ADN qui a été comparé à la base de données mais officiellement pas insérés.
Au cours du procès du militant anti-OGM, la procureure en réponse à la défense répond : « Je veux bien imaginer que vous n’êtes pas un criminel, mais je ne peux pas opérer un distinguo entre le criminel avéré et le délinquant politique. Pourquoi ? Parce que vous avez aussi l’homme ordinaire qui parfois dérape. ». Que l’on soit tous potentiellement des délinquants sexuels n’est pas une nouvelle. Freud l’avait déjà compris dans l’article « La morale sexuelle civilisée »[3] : « Je dois, au contraire attirer l’attention sur le fait que la névrose, où qu’elle porte et quel que soit celui chez qui on la rencontre, sait faire échouer le dessein civilisateur et se charge justement du travail des forces mentales réprimées, ennemies de la civilisation. » On a beau lisser, gratter, le sexuel revient toujours sur les lieux du crime, comme la tache invisible et donc ineffaçable que Lady Macbeth tente de faire disparaître, le sexuel sera toujours délinquant, le dispositif répressif n’aura jamais raison du malaise originaire.
Contre le militant a été requis une amende 500 euros.
 
 
 
 


[1] Deleuze, "Post-scriptum sur les sociétés de contrôle", in L 'autre journal, n°1, mai 1990
 
[2] Modernité et holocauste, p.19, La fabrique édition , 2002
[3] Freud, La vie sexuelle, La morale sexuelle « civilisée », p,45


imprimer l'article
Revue électronique de l’association Dimensions de la psychanalyse

Accueil | Administration | réalisé par DSOL