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Sur Du mensonge en politique
Sur Du mensonge en politique
Sarah Schulmann
22/9/06
Sur un aspect de la lecture Du mensonge en politique
Il est important de lire aujourd’hui « Du mensonge en politique », publié par Hannah Arendt en 1971 dans New York Review of Books, (l’article est « Reflexion on Pentagon Papers »), pour ce qu’elle nous enseigne de notre actualité. Il s’agit d’un article qui suit la publication en 1968 d’un rapport commandité par MacNamara, secrétaire d’Etat à la Défense entre 1961 et 1968, sous Kennedy. Ce rapport analyse la politique américaine au Vietnam à partir de la seconde Guerre mondiale jusqu’en 1968. Arendt, s’y plongeant, étudie dans son article, les discours politiques qui prévalent à l’époque aux Etats-Unis et qu’elle confronte aux actions militaires qui mènent au désastre de la guerre au Vietnam pour les américains. Elle met en évidence l’obstination des dirigeants qui ont tenté par tous les moyens de soutenir des fictions à la fois sur le réel de la situation du Vietnam et sur le bien fondé des actions menées par l’Armée américaine dans un mouvement proprement fou de déni du réel, mouvement qui, dans une fuite mystique du pas à pas vers le plus haut, la porte à envisager chaque action comme la dernière qui emportera la victoire ou masquera la défaite.
Elle part d’un constat historique : « La véracité n’a jamais figuré au nombre des vertus politiques, et le mensonge a toujours été considéré comme un moyen parfaitement justifié dans les affaires politiques. »[1], pour analyser ensuite les spécificités contemporaines du mensonge en politique. Cette note ne fera qu’appréhender un point de ce court article.
Plusieurs variétés récentes dans l’art de mentir sont, par elle, produites. Tout d’abord l’intervention des relations publiques mises au service des politiques, spécialistes de la communication qui vendent de l’information comme ils vendraient un produit de consommation courante, préoccupés d’opinions et de « bonne volonté », et surtout de promouvoir l’image manipulée.
Elle évoque ensuite la seconde variété de l’art de mentir, amenée par ceux qu’elle appelle « les spécialistes de la solution des problèmes », personnages dont elle dresse une typologie : ceux qui ont reçu une formation d’excellence dans les instituts de recherches, dans les universités, hommes très sûr d’eux-mêmes, « qui semblent rarement douter de leur aptitude à s’imposer », ceux-là ont menti au pays pour « préserver son image [2]». « Ils aspiraient à la découverte de formules, exprimées dans un langage pseudo-mathématique, susceptible d’unifier les phénomènes les plus disparates que la réalité pouvait leur offrir ; autrement dit ils s’efforçaient de découvrir des lois permettant d’expliquer l’enchaînement des faits historiques et politiques et de le prévoir, comme s’il s’agissait d’une réalité aussi nécessaire et non moins certaine que les phénomènes naturels l’étaient autrefois pour les physiciens ». « Les spécialistes de la solution des problèmes ont quelque chose en commun avec les menteurs purs et simples : ils s’efforcent de se débarrasser des faits et sont persuadés que la chose est possible du fait qu’il s’agit de réalités contingentes ». Au fond ce qui relierait ces deux catégories de mensonges modernes serait la promotion de l’image comme unité synthétisée du pays, image, qui comme dans l’anamorphose rassemblerait dans son unité factice les éléments épars et informes reconstituant une totalité à laquelle pourrait s’identifier un peuple, à travers ses dirigeants. Promotion de l’image qui s’allierait à une haine de la contingence.
Ce qu’elle introduit dans son abord de la version actuelle du mensonge en politique est le fait que le mensonge ne porte plus sur ce qui est caché mais au contraire sur ce qui est su par tous, en particulier ce qui est largement diffusé dans les médias qui ont la capacité de mener leur propres enquêtes. Le processus décrit par Arendt se conçoit, et elle le dit la première, dans une démocratie dans laquelle un contre pouvoir médiatique existe. Ce qui est mensonger aujourd’hui ne serait plus découvert après un long temps historique, faisant droit aux apports des historiens, le mensonge n’advient plus au jour, mais il y a reconnaissance par la voix (voie) de l’Etat et de ses responsables, admission, le corps de l’Etat admet pour lui ce réel. Il n’y a plus dévoilement d’un réel, mais dans l’après-coup, son acceptation. Est mensonge aujourd’hui ce qui a fait l’objet d’une écriture posée à un moment donné, élément qui était une réécriture de la vérité et qui est dévoilée dans le recouvrement qu’elle a tenté d’opérer : « Le mensonge politique traditionnel, si manifeste dans l’histoire de la diplomatie et de l’habileté politique, portait d’ordinaire ou bien sur des secrets authentiques – des données qui n’avaient jamais été rendues publiques - ou bien sur des intentions qui de toute façon, ne possèdent pas le même degré de certitude que les faits accomplis […] Les mensonges politiques modernes traitent efficacement de choses qui ne sont aucunement des secrets mais sont pratiquement connus de tout le monde. »[3]
Ce qui est admis, reconnu, c’est la réécriture. Encore faut-il pour que cette admission puisse advenir, que la trace subsiste de ce qui avait été effacé, l’original, comme le soutient Derrida à partir d’Arendt, dans son texte, Histoire du mensonge, prolégomènes, car lorsque la vérité est soutenue par une image, les développements de la technologie peuvent autoriser la falsification totale, jusqu’au remplacement sans trace. On en a vu la manifestation criante quand dans les photos officielles de l’Union soviétique dans lesquelles on a effacé le visage de Trotski, et les visages y figurant diminuant au fur et à mesure de leur élimination physique.
Cette analyse d’Arendt est à l’ordre du jour s’agissant de la politique de Bush en Irak, sa reconnaissance des prisons sans territorialisation, prisons hors les murs, hors droit…à laquelle certains pays ont pris part, dans l’acceptation d’une dilution en réseau de la responsabilité américaine,.
[1] Du mensonge à la violence ; du mensonge en politique, Agora pocket, p, 9
[2] Ibid. pages14, 15, 16,17
[3]Histoire du mensonge, prolégomènes, Jacques Derrida, L’Herne, Cahiers, p, 41.