René Lew
11 novembre 2008
La « sexuisemblance » (comme disent Damourette et Pichon) n’est pas aussi tranchée qu’on l’a cru longtemps. Ses signes extérieurs changent, comme les fonctions que la sexuisemblance met en jeu. On l’a su pour les orientations vestimentaires, on le voit maintenant pour le poil (épilation des hommes), le grain de peau et la ridule, ou le fard. Et tout le monde peut conduire un gros 4X4. Du moins, c’est affaire de classe sociale, dont la différence n’évolue pas, malgré ce qui fut décision en son temps d’annuler la lutte des classes. Dans tout ça la semblance est essentielle.
Je voudrais aujourd’hui, dans cette veine, souligner un changement dans les usages langagiers : un changement qui tend à la régularité — jusqu’à, à mon avis, impliquer un changement de règle, jusqu’à adopter une syntaxe à l’anglaise —, puisqu’il s’entend chez tout le monde, et aussi les dits « intellectuels ». Il s’agit de l’accord de genre du participe passé du verbe (conjugué avec l’auxiliaire « avoir ») avec le référent du pronom relatif lorsque celui-là est placé avant : « la femme qu’il a aimée ». Or cet accord est en train de disparaître, dans le parler courant, dans le discours journalistique (a priori écrit), et là où l’on s’y attendrait le moins. Cela s’entend constamment en analyse. Faut-il l’interpréter au cas par cas, quand cela a un tel développement ? Quasiment, « je vous le dis sans fard », on passe au masculin. Mais cela ne concerne pas uniquement la tournure propositionnelle à laquelle j’ai fait allusion plus haut à propos du référent du relatif. Ainsi une femme peut dire : « J’ai été pris de malaise. »
J’entends là une bataille que je considère politique entre la logique canonique classique — dite masculine, dans les schémas de Lacan, et qui correspond aux choix d’un Quine qui récuse les modalités, les indicateurs égocentriques, les conditionnels irréels, etc. — et les dites logiques « déviantes » — que Lacan inscrit comme féminines. La logique masculine l’emporte et est affaire de politique au sens de sa sphéricisation globalisante, de son universalité et de son orientation objectivante. Cela s’est joué en Grèce au Vème siècle avant J.-C., quand la philosophie a « liquidé » la sophistique.
Pourtant cela ne va pas avec d’autres aspects de l’usage du genre dans le discours. Malheureusement je prends ceux-ci comme trop volontaristes et conscientisés de façon décisionnelle. Ainsi en est-il de la récusation de la règle classique en français : « le masculin l’emporte sur le féminin », de façon que les accords à double genre ne soient plus uniquement prononcés ou écrits au masculin. La décision fut politique : « Français, Françaises,… » Surtout il ne faut pas prêter au risque d’être taxé de misogynie. (Voir Freud sur la différence masculin/féminin dans son « Introduction au narcissisme ».)
J’en déduis que, derrière cette volonté de façade de ne pas oublier le féminin — la logique du pas-tout pour Lacan, la logique du ni — ni —, dirais-je —, le mode de dominance que chacun (tout sujet) met en œuvre reste masculin — ou pire : neutre. C’est, à mon sens, cette neutralisation du sexe que le gouvernement socialiste de l’époque a mise en œuvre par simple décret (je ne recherche pas la date) en introduisant dans la langue (le français de France, puisqu’il n’est pas celui du Québec) des tournures féminines là où elle n’étaient pas en usage. L’on disait « Madame et Cher confrère » à une docteure, « Cher Maître » à une avocate, etc. On disait toujours « un professeur » là où le féminin semblait dysharmonieux à l’oreille « Madame la professeure ». J’ai du mal à accepter « l’écrivaine ». De là des règles introduites à volonté par le pouvoir politique, pour des raisons en apparence d’égalité politique et sociale entre hommes et femmes, et, de fait, pour des raisons de bien-apparaître, c’est-à-dire de prestance. De là des choix qui sont allés à l’encontre de la langue : à vouloir introduire des féminins inusités : auteur/autrice/ auteuse (ambigu !), on en vient pour une euphémie politique à parle d’«auteure ». Je m’abstiens de colliger les exemples. Il est vrai que le maniement de la langue a toujours été politique : constitution du français national à la Révolution et sous l’Empire — mais avant : révision de l’étymologie et introduction de coordonnées fantasmatiques au XVIIème siècle par Vaugelas et consorts —, reprise de la typographie « latine » sous la Révolution, etc., comme en Allemagne le retour au gothique et à la pureté du « deutsch » sous le nazisme. C’est aussi, en référence à ce dernier exemple, que « deutsch » signifie « homme » en bas-germain. Ne sont des hommes que ceux qui parlent l’allemand, comme en son temps le grec : les autres (qui parlent le guttural du br - br -) sont des barbares. Disons plus « proximitivement » : des métèques. La même idéologie d’exclusion concerne les Juifs et les femmes — voir Sexe et caractère de Weininger qui s’est fait le chantre de cette idéologie du rejet.
Lacan, pourtant, en jugeait autrement dans « Le temps logique… » : il repartait, au profit d’une identification valant collectif, d’une interdiction de communiquer et déjà en parole. Cependant la langue construit l’inconscient, et d’abord selon le mode d’appropriation de chacun qui la constitue en langue maternelle. Non pas langue de la mère, mais langue du sujet. L’enjeu est de fabriquer du sujet, et donc de le fabriquer de façon ad hoc dans le présent pour la pérennisation de la politique actuelle. C’est en quoi le pouvoir cherche à modeler des modes acceptables de subjectivation. Ce à quoi contrevient la psychanalyse. Celle-ci rappelle simplement que le concept de sujet tient dans la structure le poste du féminin, pour moi le poste du discours, selon un lien d’indécidabilité avec la langue (du féminin au maternel).
De là, je considère que tous les usages grammaticaux et lexicaux du genre servent à asseoir du discours politique, dans la maîtrise, l’éducatif ou, de toute façon, dans la gouverne de l’induction névrotisante. Certains « mésuages » servent d’alibis, certains sont strictement du semblant… Mais de toute façon ce mode d’opposition maniée du masculin et du féminin ne tient pas compte de la tension entre ceux-ci, ni du passage « existentiel » d’un pan de logique à l’autre, étant entendu qu’une faille les tient pour hétérogènes, malgré leur homogénéité.
À cet égard, je préfère dialectiser rapport et non-rapport. L’opposition non dialectique du masculin et du féminin ne tient pas compte de ces liens littoraux entre rapport et non-rapport comme entre masculin et féminin, rendus équivalents par le maniement qu’on en a , tout autant qu’ils peuvent être rendus étrangers l’un à l’autre. C’est donc affaire de dépersonnalisation, voire de décervelage. Derrière le « Vive la Pologne » d’Ubu, car la Pologne est le pays des Polonais, c’est le signifiant « polonais » (le signifiant en tant que polonais, la structure « polonaise », c’est-à-dire mœbienne, du signifiant) qui est en cause. Sa raison en est, ai-je dit, littorale : car de la Pologne aux Polonais, et vice versa, il n’y a qu’un pas (le Pas-de-Calais, aurait dit Freud) ; mais, quel que soit l’éloignement, le passage reste possible.
Sur le fond, c’est ce passage qui est récusé par les tenants d’une sexuisemblance nivelée. Or de ce passage on fait le signifiant, se définissant du renvoi de l’un sur l’autre signifiant. C’est donc la structure signifiante en elle-même qui est battue en brèche par l’uniformisation « sexiste » (un sexisme a contrario du sexisme), au profit d’effets de signifié (et d’abord de significations) bien plus cernables et contrôlables.
Une société sécuritaire ne peut tolérer le signifiant — et ce faisant elle ne peut tolérer la logique de la sexuisemblance qui lie de façon asphérique le masculin et le féminin : identifiables (globalement) et distinguables (localement).
À manier l’objet comme plus-value en se l’appropriant, le tenant du capitalisme récuse ce que la tension entre les sexes a de productif. Une production sans laquelle ni plus-de-jouir ni plus-value ne sauraient exister.