Numéro 6 >> Un détenu ordinaire

Un détenu ordinaire

Jeanne Lafont

 

 

Giorgio Agamben dans « Ce qui reste d’Auschwitz », publié en 1998, chez Payot (collection rivages) consacre un chapitre entier à celui qu’il appelle « le musulman » avec des guillemets. Cette appellation pose problème.

On peut toujours utiliser un mot pour former un concept, et c’est le cas dans ce livre. Mais cette utilisation peut-elle rester sans conséquence, vingt ans après dans le contexte actuel ?

Alors précisons.

C’est à la suite d’un long paragraphe sur le mot « holocauste » et son invention regrettable qu’Agamben utilise pour la première fois le mot « musulman », à la page 35, avec une citation de P. Levi : « Le sort du détenu ordinaire, personne ne l’a raconté parce que pour lui il n’était pas matériellement possible de survivre… J’ai moi-même décrit le détenu ordinaire en parlant des musulmans ».
Ce détenu ordinaire, dans le jargon des camps a porté plusieurs noms et Agamben les donne onze pages plus loin en citant Sofsky (dans « Organisation de la terreur, aux éditions Calmann- Levi, 1995, p 400) :

« Sur l’origine du mot muselmann, le mot était en usage à Auschwitz d’où il s’est propagé dans d’autres camps…à Majdanek l’expression était inconnue. Là bas les morts vivants s’appelaient les « Gamel » ; à Dachau, Kretiner (crétin), à Stutthof, Krupel (estropié) à Mathausen, Schwimmer (nageurs) à Neuengamme, Kamele (chameau), à Buchenwald, Mude Scheichsm (cheik fatigués) et à Ravensbruck, Muselweiber, (musulmanes) ou Schmücktuke (joyaux). »

Ainsi est attestée la désignation de l’expérience psychique qui est au centre du livre d’Agamben, mais le terme qui désigne le concept reste « musulman ».

 

Nommer la « banalité du mal » pour Hannah Arendt, le centre de « la zone grise » comme disait Primo Levi, l’indicible de l’expérience subjective de la Shoah, avec un terme qui désigne quelques milliard de fidèles à une religion! Dans quel sens faut-il lire cette perspective entre l’extérieur et l’indicible d’une intimité. Josée Amrhein avait montré que ce lieu de la détresse radicale du nourrisson (Hilflosigkeit) est aussi le mot que Freud emploie pour parler de l’Inquiétante étrangeté, au cœur de l’intime. N’est-ce pas ce que la topologique marque comme trou extime du tore ? Faut-il alors lire que les trois religions monothéistes sont concernées par la Shoah, et que les plus innocents se soient, dans cette appellation, retrouvés comme marqués par leur absence, leur nom servant de concept à dire l’horreur ? Pierre Legendre, dans le début du texte « Le crime du capitaine Lortie » développait l’idée que le nazisme était une perversion du christianisme.

 

Dans le texte d’Agamben, souvent les guillemets se mettent à manquer (p38, 56) et parfois dans le courant d’une même phrase : ainsi à la fin du livre (p 145/46) « Soit maintenant la thèse… l’homme est celui qui peut survivre à  l’homme. Au premier sens elle renvoie au « musulman » (ou à la zone grise) et signifiera la capacité humaine de survivre à l’homme. Au deuxième sens elle renvoie au rescapé et signifiera la capacité humaine de survivre au  « musulman », au non homme. Or les deux sens convergent en un point qui constitue pour ainsi dire leur intime noyau sémantique où les deux sens  paraissent un instant se confondre. En ce point gît le musulman; en lui s’éclaire le troisième sens – à la fois le plus vrai et le plus ambigu – de la thèse, celui que Levi nous révèle lorsqu’il écrit que « Ce sont eux les « musulmans », les engloutis, les témoins intégraux. L’homme est le non homme ; est véritablement humain celui dont l’humanité fut intégralement détruite. »

C’est au moment où Agamben parle de confusion qu’il oublie les guillemets. (En gras dans le texte).

On connaît en topologie torique comment ce centre extime, intime point de la construction psychique, se retourne pour en devenir l’âme. On ne voit pas comment les guillemets pourraient nous en protéger.

 

Alors encore une remarque. Le texte d’Agamben tout entier centré sur cette expérience des engloutis, utilise de nombreux noms pour les désigner. L’appellation qui me convient le mieux est celle qui utilise la figure mythologique de la Gorgone. Ces hommes, détenus ordinaires, sont quelquefois désignés « d’avoir vu la Gorgone ». La Gorgone a une figure hideuse, des cheveux faits de serpents, et son regard a le pouvoir d’immobiliser les hommes de terreur. Il est certain que cette figure m’a été transmise dans le temps de ma formation en Lettres Classiques. Le lien métaphorique, qui me paraît le plus adéquat, tient à ma culture propre. Alors n’est-ce pas vrai pour tout le monde ? La métaphore pour désigner cette posture, expérience indicible du détenu ordinaire, lieu du paradoxe inhumain / humain, utilise un terme pour chacun intime, manière dont est construit le centre troué de l’appareil psychique.

 

Alors, pour la paix, peut-être faudrait-il s’obliger à un autre nom, que celui de « musulman » ?



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